‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 189 sur 263 · M"' Dechamps, Oraison funèbre de La Muricière · texte numérisé non relu

M"' Dechamps, Oraison funèbre de La Muricière

Non seulement La Moricière avait trouvé le salut pour lui, mais il avait compris du même coup qu'il ne fallait pas chercher ailleurs que dans le christianisme un remède aux désordres moraux qui travaillent notre pays, et le principe delà régénération sociale. Il félicitait plus tard le P. Gratry de l'avoir démontré avec tant d'éloquence : « Vous avez donné ou retrouvé la voie qui mène vers la nouvelle synthèse de la science humaine, et vous avez le remède qui peut guérir tous les maux que le désordre de la société a produits. . . Puisque Dieu a fait briller sur le monde de pareilles lumières, vous avez raison d'avoir foi dans une nouvelle ère de grandeur pour l'humanité i. »

Cet homme de cœur, une fois convaincu, n'était pas homme à dissimuler ses sentiments. Un jour, à Bruxelles, raconte Montalembert, un ancien collègue, qui avait connu La Moricière tout autre, le trouva penché sur ses cartes, où il marquait avec une fiévreuse anxiété et une sympathie passionnée, les progrès de nos armes en Crimée. Pour assujettir ces cartes déroulées, il avait employé les livres qui lui étaient devenus les plus usuels : c'étaient le Catéchisme d'abord, son livre de messe, V Imitation de Jésus-Christ et je ne sais quel volume du P. Gratry. A la vue de ces quatre témoins d'une préoccupation si nouvelle, le visiteur ne dissimula pas sa surprise. « Eh bien! oui, dit le général, j'en suis là, je m'occupe de cela. Je ne veux pas rester comme vous le pied en l'air, entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit. Je veux savoir où je vais, à quoi m'en tenir. Et je n'en fais pas mystère ^ ».

Le P. Gratry tenta également, mais avec moins de succès, la conquête d'Alfred de Vigny 3. Le poète gen-

1. Lettre citée par M. de Lacombe. Vie de Berryer, t. III, p. 495.

2. Voir deux lettres du P. Dechamps aux pièces justificatives, p. 487.

3. Les détails qui suivent sont empruntés à un intéressant article du

tilhomme s'était depuis longtemps, on le sait, « construit en lui-même l'cdilice immuable de ses idées philosophiques et théologiques ». Non seulement il avait perdu la foi, mais il avait pris une attitude d'ironie hautaine et amère à l'égard de la Providence et de tout sentiment religieux. C'est dans cet état d'âme qu'il fut surpris par une cruelle maladie, attaqué par « un horrible vautour qui lui rongeait le corps », un cancer à l'estomac. Juste à ce moment, 1861, le P. Gratry lui écrivait pour lui recommander sa candidature à l'Académie. Non seulement il fut accueilli avec courtoisie, mais il s'établit entre le prêtre et le poète de cordiales relations dont leur correspondance rend témoignage. Aux approches des fêtes de Noël, le P. Gratry hasarde un mot discret : « Je prie Dieu de vous bénir, lui écrit-il, et de vous mettre dans l'âme la vraie lumière, selon la prière de Noël... Si vous saviez, cher monsieur et frère, combien de fois par jour je tressaille de joie d'avoir la foi chrétienne et catholique pleine et entière! Je m'étonne, je l'avoue, de vos incertitudes sur ce sujet. »

Le 8 janvier, seconde lettre et insistance pleine d'affectueuse compassion : ^( Quand vous êtes malade ou fatigué, écrit le Père, ne serait-ce donc pas le moment de me faire venir, afin de vous parler ou de vous soigner ? Prenez-moi, s'il vous plaît, comme garde-malade ou sœur de charité. »

Vigny s'émeut et se défend. « Nous n'avons encore fait qu'effleurer en plaisantant, répond-il, les choses surnaturelles et mystiques. Un jour, je vous en parlerai avec plus de suite et de gravité, mais ce ne sera pas à présent. . . Il ne convient pas que nous confondions les deux questions de la destinée des élus du ciel et des élus de l'Académie française... »

Le P. Gratry n'en renouvelle pas moins ses appels, il s'enhardit jusqu'à envoyer au poète son Mois de Marie.

D' Cabanes, paru dans le Mercure de France du 1" décembre 1900. Les lettres du P. Gratry à Alfred de Vigny y ont été publiées pour la première fois.

« Je VOUS demande, lui écrit-il, de lire le chapitre XXr, Santé des infirmes, et de me dire si, oui ou non, vous êtes certain qu'il n'y a rien de vrai dans la merveilleuse parole de Bossuet qui est le diamant de ce chapitre. »

Pendant plusieurs mois, l'entretien se continue, à notre grand regret, sous forme de conversation orale, et il nous échappe. Mais une lettre du P. Gratry, datée d'Allevard, le 16 juillet 1862, atteste que l'amitié réciproque de ces deux nobles esprits n'était point refroidie et que, d'autre part, le travail de conversion n'avançait guère. Visiblement, l'apôtre n'y tient plus ; son zèle l'emporte et lui inspire « une belle page qui méritait de ne pas être à jamais perdue ».

« Cher Monsieur, Je suis enfin forcé de reconnaître que vous vous posez comme pur sceptique : « On ne peut rien affirmer », dites-vous... Tel est le résumé de toutes nos conversations.

« Eh bien! je ne puis croire que ce soit sérieux, que ce soit là votre tout.

« Il me semble que vous prétendez d'abord développer ce système, ou plutôt cette face de l'esprit humain, et qu'ensuite vous seriez prêt à développer les autres faces de la pensée humaine, avec la même verve de forme et de détails.

«Je crois cela, parce que cette face connue, la moindre et la moins soutenable, ne peut pas être votre tout. Ce ne serait pas suffisant. Je ne puis consentir à voir là le fond de la pensée de l'un des écrivains pour lequel j'ai senti et sentirai le plus de sympathie, et qui {ui-même, en tout désintéressement, a bien voulu toujours se montrer si favorable à ce que j'écris.

« J'espère donc que vous me développerez autre chose...

« Ce que je réponds à votre dernière conversation, c'est que votre thèse textuelle est ceci : « On ne peut rien affirmer I » Soit. Alors ne parlons pas. Mais point. Tous vos efforts, toute votre verve, tout votre pétillant esprit, tendent à établir tout autre chose, savoir ce mot de Voltaire : « Le monde est une mauvaise plaisanterie. »

« Ce n'est pas là ne rien affirmer, c'est affirmer la chose la plus énorme.

« 0 pourquoi tenez-vous à affirmer (du moins dans cette conversalionj que le monde est une mauvaise plaisanterie? Et pourquoi, moi, est-ce que je tiens, tout en connaissant parfaitement la thèse contraire, à soutenir que le monde est un admirable et bienheureux chef-d'œuvre?

«Pourquoi? Parce que les âmes sont libres de leurs orientations fondamentales.

LE PÈRE GUATlty. 24

« Mais ceux qui s'orientent d;ins la négation elle mépris et l'ironie ont tort, tort moral et tort intellectuel. Et ceux qui s'orientent dans raffirmation, l'admiration et l'adoration, ont raison.

« Ils sont dans le devoir, dans le devoir moral et intellectuel de l'homme.

« Et la raison que l'on peut apporter du tort des uns et du droit des autres, c'est que la négation radicale est fausse, et que l'affirmation radicale est vraie.

« Il est faux qu'il n'y ait rien.

« Il est vrai qu'il y a quelque chose. Il est faux que l'Être ne soit pas. Il est vrai que l'Être est. Je pense, donc je suis, donc l'Être est, est un point de départ immuable, et dont les conséquences vont très loin et même vont à tout... »

La correspondance s'arrête ici. A. de Vigny finit par se confesser, et, se sentant mourir, demanda de luimême l'extrême-onction. « Je suis catholique et je meurs catholique, » dit-il à son confesseur. Et après l'absolution : « Ah ! quelle bonne action vous venez de faire ! » lui dit-il en lui serrant la main. Tel est le témoignage très explicite de son confesseur et ami, M. l'abbé Vidal, curé de N.-D. de Bercy. [Études religieuses, 1864.) Il est permis de penser que les appels affectueux du P. Gratry ont contribué à cette conversion, qui ne paraît pas doueuse, quoi qu'on en ait dit.

L'action du P. Gratry sur les âmes d'élite ne pouvait, si féconde qu'elle fût, satisfaire un zèle ardent comme la flamme et une ambition vaste comme le monde. C'est l'humanité tout entière, nous l'avons vu, qu'il aurait voulu entraîner à sa suite, et soulever jusqu'à Dieu pour la renouveler et la transformer. Il était convaincu qu'à force de foi et d'énergie, il déplacerait, avec l'aide d'eu haut, des montagnes d'iniquités et d'absurdités séculaires. Les déceptions successives qui marquèrent chaque étape de sa vie, à Strasbourg, à Stanislas, à l'École normale, à l'Oratoire purent ébranler, mais ne parvinrent

jamais à déraciner cette indomptable et naïve espérance. « Semblable au voyageur plein de jeunesse et d'illusions, qui rêve et s'imagine de beaux lacs et de riches palais au delà de toutes les collines qui bornent chaque horizon, qui rêve toujours dans le lointain une nature plus riche et plus belle; de même aussi, dans son voyage terrestre, l'homme espère en tout avenir; il espère toujours mieux pour le jour qui va suivre, pour l'année qui commence, pour chaque pas qu'il fait en avant, pour toute œuvre qu'il entreprend, pour tout nouveau sillon qu'il trace sur la terre ^. »

Telle fut jusqu'au bout l'histoire du P. Gratry. Il eut ses heures de tristesse, presque de découragement; puis, tout à coup, il se relevait. « Je suis plus étonné que je ne l'avais été, écrit-il à M^ Dupanloup, de l'épaisseur des obstacles qui arrêtent la marche de Dieu dans le monde 2. » « A la vue vraiment effrayante du retour des hommes, par grandes masses, vers l'animalité, dit-il ailleurs, j'avoue qu'il me faut rassembler toute ma foi pour maintenir mes espérances. Eh bien! je les maintiens, mais différées d'un nombre indéfini de siècles, et je comprends mieux que jamais qu'il en est du bel avenir comme de la vue des belles montagnes. Les enfants croient que l'on y touche , mais les hommes savent qu'elles sont toujours plus loin qu'on ne les voit 3. »

Ces retards et ces ajournements ne le remplissaient pas moins de tristesse et lui coûtaient des larmes *.

Les vrais apôtres font, en effet, sans regret le sacrifice de ce qu'on appelle le bonheur, pour se vouer à la mission d'éclairer et de sauver les hommes. Chaque année, combien déjeunes gens renoncent aux joies de la famille, aux légitimes ambitions et partent avec allégresse à la conauête des âmes! Une immense confiance les soutient.

Page 1