‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 190 sur 263 · Commentaires sur saint Matthieu, t. II, p · texte numérisé non relu

Commentaires sur saint Matthieu, t. II, p

4. Lire la page, toute pénétrée d'émotion et de religieuse mélancolie, qu'il écrivait en 1863. (/>a Paix, p. 3.)

Il leur semble qu'ils feront mieux que leurs devanciers, ([u'à force de zèle, de savoir-faire, de dévouement, ils triompheront de la difficulté des choses et de l'opposition des méchants. Un hymne d'espérance monte des profondeurs de l'être moral avec les sources jaillissantes de la vie. Mais à mesure qu'on avance en âge, que l'expérience s'étend, que les forces diminuent, les illusions tombent, et peu à peu on se rend compte de sa faiblesse, de son impuissance en face de l'Océan d'erreurs et d'iniquités ([u'bn espérait refouler et dont le flux nous déborde de toutes parts. Battus par ces vagues sans cesse renaissantes, refoulés par leurs mouvements puissants, les meilleurs traversent des heures de lassitude où ils sont tentés de s'écrier : « A quoi bon! Je suis un serviteur inutile. Le bien est toujours vaincu ici-bas! » Qui ne se souvient du cri de découragement du prophète ÉHe, lorsqu'à bout de forces et d'espoir, il s'asseyait sous un genévrier et souhaitait de mourir? Saint Paul lui-même, si énergique et si infatigable, proteste à la fin que le fardeau dépasse toute mesure. Vivre lui devient à charge (II Cor. I, 8). Lacordaire, quelques années avant sa mort, ployait aussi sous le poids du même sentiment. « Quand on a consumé sa vie dans un travail désmtéressé, écrivait-il, et qu'à la fin d'une longue carrière, on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efl'orts, Tàme, sans se détacher du bien, éprouve l'amertume d'un sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie, que la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne. »

Le P. Gratry, nous l'avons vu^, n'a pas échappé à cette épreuve d'autant plus douloureuse et poignante qu'on s'est donné avec plus de foi, d'élan et de générosité. Parfois, oubliant tout ce qu'il avait fait et ne voyant que ce qui restait à faire, il s'en prenait à luiniémo, à ses imperfections et à ses fautes des résultats insuffisants à son gré; il gémissait de n'avoir point tiré

i. Voir plus haut, p. 185.

parti des grâces reçues, de n'avoir point fait fructifier les divines données et toutes les admirables préparations de Dieu. Il se jugeait avec la sévérité coutumière dont usent envers elles-mêmes les âmes éprises d'idéal et de perfection.

« Qu'ai-je fait, s'écriait-il, de l'ardeur, de l'élan, de l'amour dont Dieu remplissait ma jeunesse?

« J'ai à faire une bien triste réponse; je suis plein de larmes, plein de honte et de douleur! Mais il faut le dire et le confesser pour l'utilité d'autres âmes que Dieu pourrait conduire par la même voie. Je le déclare donc : j'ai perdu une partie de ces dons, partie peut-être immense, parce que je suis demeuré pécheur, et ne suis pas devenu saint.

« Qu'est-ce qu'un saint? C'est un homme à qui Dieu fait des grâces analogues à celles que j'ai rapportées (dans les Souvenirs de sa jeunesse), et qui y correspond. Cet homme alors devient un instrument de Dieu pour le salut des hommes, il influe sur son siècle et sur le monde. Et moi, ô Dieu! j'ai paralysé la plus grande partie de ces grâces; et j'ai été paralysé par mes péchés dans presque tout le bien que j'eusse pu faire.

« Si quelqu'un lit ces lignes après ma mort, ou même avant, qu'il ait pitié de moi et prie pour moi! — Mais il faut dire aussi que les hommes sont souvent paralysés par autrui, et que le travail même des ouvriers, dans le champ de Dieu, est détruit et enlevé aussitôt par les méchants (Qui abstulerimt labores eorum. Sag. v, 1). Peut-être beaucoup de mes efforts ont-ils été ainsi neutralisés. Si donc je n'ai jamais rien fait de bien, d'utile en apparence, du moins je ne veux pas pour cela perdre courage : peut-être ai-je contribué parfois, par certains efforts de prière et de bonne volonté, à la résistance générale de l'Église contre le mal, et à son travail secret dans les fondements de la société. Peut-être aurai-je été ce soldat qui n'a rien fait, mais qui s'est tenu à son poste, qui a offert et exposé sa vie, et qui, en cela, a pu contribuer au succès d'une bataille. Dieu le veuilleM »

Touchante confession, aveux pathétiques! Mais gardons-nous de les prendre au pied de la lettre. Nul n'est juge dans sa propre cause. Saint Paul déclarait ne pas savoir s'il était digne d'amour ou de haine. Le P. Gratry, lui aussi, était une âme trop délicate, trop pénétrée de l'amour de Dieu, pour ne pas se montrer sévère aux faiblesses de la nature, telle qu'il la voyait à la

Page 1