Souvenirs de jeunesse, p. Cl
1 i LE PERE GRATRY.
bonheur? L'argont! Allons donc! Les hommes? C'est ridicule! Les plaisir.^? L'ambition? hélas non! Quand je serais général, mmi>tre, empereur et roi, que s'ensuivrait-il pour mon bonheur? La vie est vide, c'est certain, tout est ennuyeux'. »
Parmi ces épreuves, un rayon de pur et délicat amour traversa le cœur de l'adolescent et lui fut une force pendant deux ans. 11 avait rencontré en soirée une jeune fille, qu'il retrouvait souvent chez un ami commun. Il s'en éprit. Une certaine rose lui avait été jetée un soir de bal ; il aimait à la porter sur lui comme un souvenir et comme un symbole, et à la reg-arder de temps en temps. Elle lui inspirait, dit-il, l'amour du travail, l'amour de la vertu, le besoin de la pureté, le désir de la gloire. Ce sentiment élevé et discret le soutenait sensiblement. Mais il fallait autre chose pour le sauver.
Dieu n'abandonne pas les Ames en détresse. Il les poursuit, il les appelle, il les sollicite ; il essaie tous les moyens de les tirer à lui. Par le remords, l'ennui, les regrets, il tâche de les saisir au dedans, pendant qu'au dehors les échecs, les humiliations, les malheurs les secouent pour les réveiller. La bouée de sauvetage ne cesse de s'offrir à elles au milieu du courant qui les entraîne et où elles sont en danger de se perdre. Le jeune Gratry en fit l'heureuse expérience.
A la fin de sa seconde rhétorique, il avait toute raison d'espérer, au concours général, un succès encore plus brillant que l'année précédente. Il se croyait assuré du prix d'honneur et du prix de discours fran<;ais. Il n'eut pas môme un accessit. Ce mécompte, cruel pour sou orgueil, les reproches de son père qui en furent la con-
L Souvenirs de jeunesse, p. 03. Do niùme Lacordairo, dans uno situaion analogue, l'crivait à dix-huit ans : • Je suis rassasié do tout sans avoir rien connu. » {Laconlaire, par le comte d'Haussonviilo, p. 18.)
l'atteignirent au cœur et le firent rentrer en lui-même.
La Providence voulut aussi qu'un vieux prêtre, chargé d'inspecter le collège, lui aj)prit à faire du travail une prière. Le trouvant aux prises avec une version difficile, il lui dit : « Mon enfant, quand vous aurez quelque difficulté dans votre travail , élevez votre esprit vers Dieu et priez-le de vous aider, et Dieu vous aidera. » Chose surprenante ! malgré les mauvaises dispositions du moment, la leçon ne fut pas perdue. L'enfant, d'abord étonné et sceptique, se prit à réfléchir et, finalement, mit le conseil en pratique. Il attribue à cette méthode de recueillement et d'aspiration vers Dieu la plus grande part de ses succès. Même après avoir perdu la foi, et tout plein de mépris qu'il était pour la religion, sa pensée et ses appels continuaient de monter instinctivement' vers la source des lumières, et, ainsi, dune certaine manière, le rattachaient à Dieu.
Au sanctuaire de la conscience, une autre force restait en éveil, celle de la tendresse filiale. Elle soutenait l'âme chancelante,, l'empêchait de glisser dans les bas-fonds et les marécages d'où Ion ne sort plus.
Ainsi, quelques rayons persistaient parmi les ténèbres.
C'est alors que survint ce que le P. Gratry appelle « le plus grand événement de sa vie », une vision mémorable dont il a consigné le saisissant récit dans ses Souvenirs et dans les Sources.
Il avait dix-sept ans et demi. Un soir d'automne, seul dans la cellule du dortoir, pendant que ses camarades se couchaient, il s'assit sur son lit, heureux de vivre, rêvant à sa destinée. Mille réllexions l'envahirent, et prirent corps sous la forme de deux tableaux qui se développèrent successiveînentàses yeux. C'est d'abord une sorte de vue panoramique de tous les succès, de toutes les joies, de tous les bonheurs qui peuvent combler une existence humaine. Les prix les plus honorables, les couronnes les plus enviées font de ses études classiques
une série de triomphes. Il entre à l'École de droit : à force d'ardeur et de ténacité, il obtient le premier rang. Ensuite, orateur, écrivain, il se fait un nom, il arrive à la célébrité, même à la gloire. L'Académie française lui ouvre ses portes. La fortune est venue par surcroit, solide, surabondante, fruit du travail. Il se marie. Oh! quel choix et quel amour!
Alors, se déroule un spectacle d'une grande beauté.
« Je voyais, dit-il, une splendide demeure, au milieu d'une splendide nature-, mon père et ma mère bien-aimés y vivaient près de moi.
« Puis, la grande lumière du tableau, l'âme de la gloire, de la nature, de la fortune, l'être idéal, rêvé depuis la première heure de l'adolesctnce, apparaissait dans la splendeur de sa beauté, dans la surnaturelle puissance de l'amour le plus pur, le plus fort et le plus religieux qui fut jamais.
« Tous ces tableaux vivaient devant mes yeux. Dieu même, je crois, donnait en ce moment à mon esprit une force créatrice. Je sentais et pal(iais la vie. Je résumais desjuurs et des années en un instant. J'en tenais lasubstance, j'en sentais les délices, avec une force, une ivresse, une vivacité ijue la réalité n'a point. Je vis ainsi se dérouler jour par jour, année par année, dans le plus bel ensemble et les plus riches détails, ma vie comblée de tous les biens dont l'homme peut jouir sur la terre. Et la vie avançait, toujours plus belle et plus remplie, à mesure que mes années se déroulaient et se comptaieiit ^. »
Impossible de dire combien de temps dura cette contemplation. C'était magnifique et saisissant. Tout le bonheur possible de la terre était concentré là.
Tout à coup, la scène change. La fuite des années a été si rapide que le jeune homme ne s'en est pas aperçu. Il ouvre les yeux. Son père a dépassé de bien loin les limites ordinaires de la vie. Et, après lui, sa mère adorée, sa sœur, ses amis s'en vont les uns après les autres. A son tour, la noble et belle compagne de sa jeunesse se prépare au départ. La voilà froide et morte sous ses yeuxl 11 survit même à ses fils. Comme le tronc vidé d'un vieil arbre, il dure par son écorce; il s'endurcit et se dessèche sans mourir. Enfin, lui aussi, le voilà sur son lit d'agonie; il se débat dans la lutte suprême, lion