Souvenirs de ma jeunesse, i
clarté cVen haut. Est-il besoin de dire qu'il fut tout autre chose que ce soldat qui n'a rien fait, et dont tout le mérite serait d'avoir, au jour de bataille, monté obscurément la garde à un poste plus ou moins dangereux? Toutes les pages de ce livre protestent, faits et documents à l'appui, contre une pareille conclusion. Sans doute il y a un écart immense entre les ambitions et les espérances de sa jeunesse et les résultats qu'il lui a été donné de réaliser. Il n'a pu, comme il le rêvait, imprimer au monde cette grande secousse qui devait le renouveler et le transformer. Aux heures d'exaltation scientifique, il oubliait parfois que la régénération de notre race ne saurait être l'œuvre d'un individu, ni même une œuvre humaine. Elle est une œuvre à la fois divine et collective, et, comme toutes les œuvres divines, elle ne se fait que par voie d'évolution lente et progressive. Les hommes de bonne volonté ne sont, à travers les âges, que les collaborateurs et les auxiliaires de la Providence, collaborateurs plus ou moins actifs, plus ou moins brillants, tous insuffisants par eux-mêmes à l'immensité de la tâche. , L'Église seule, qui n'est autre chose que Dieu travaillant dans l'humanité et avec l'humanité , pourra la mener à bien, lentement et sûrement. Comme pour la construction de nos merveilleuses cathédrales, elle emploie non seulement le dévouement d'architectes de foi et de génie, mais celui d'innombrables ouvriers humbles et obscurs, sans le concours desquels rien ne se pourrait faire. Voilà ce qu'il est bon de se redire aux heures de fatigue et de découragement.
Ajoutons que le P. Gratry, comme toutes les âmes candides et éthérées, prêtait volontiers aux autres sa noblesse et ses élans. Il ne soupçonnait pas l'humanité si pesante, si enfoncée dans les convoitises de la chair, si difficile à soulever et si prompte à retomber. Enfin, il ne dépendait point de lui d'empêcher l'homme ennemi de semer constamment l'ivraie dans le champ qu'il ensonionçait de pur froment. Mais il fut ce ([ue Dieu dolu.iiule avant tout, un homme de bonne volonté. Par sa
charité intense et toujours active, il fut véritablement Thomme de Dieu et l'homme de ses frères. De là une fécondité de vie semblable à celles des sources cachées et profondes. Elle ne se trahit point par le bruit et l'éclat extérieur, mais elle pénètre secrètement les couches souterraines du sol et prépare dans le silence les riches moissons de l'avenir. Il fut, au premier chef, un éveilleur et un excitateur d'âmes, du petit nombre de ceux qui soufflent ici-bas sur le feu sacré, qui allument, au sein de l'humanité engourdie, un foyer de lumière et de chaleur. Combien de générations sont venues s'y éclairer et s'y échauffer, et y viendront encore! Ses ouvrages et ses discours ont suscité, par centaines, par milliers peut-être, des apôtres formés à son image, animés de son souffle, dévoués à continuer sa mission de charité intellectuelle et morale. A voir la multitude des esprits et des cœurs qui ont reçu de lui un germe fécond ou une impulsion vitale, on dirait un de ces sommets pacifiques et magnifiquement ombragés des Vosges, d'où jaillissent et descendent d'innombrables filets d'eau qui rafraîchissent et fertilisent les vallées. S'il est vrai, comme l'a dit Renan, que les dhoses de l'âme n'ont pas de prix, s'il est vrai « qu'au savant qui l'éclairé, au prêtre qui l'élève et la moralise, l'humanité ne donnera jamais qu'une aumône disproportionnée avec ce qu'elle reçoit », à ce double titre et excellemment, le P. Gratry mérite, au regard de l'Église et de la patrie, une place d'honneur dans l'admiration et la reconnaissancii de toutes les âmes religieuses