CHAPITRE XXI
Quand un homme est vraiment prêtre et apôtre, qu'il s'est voué tout entier à Fœuvre la plus belle et la plus haute qui puisse passionner un cœur, — éclairer, élever, consoler les hommes, — il s'oublie lui-même ; il ne songe pas à se faire admirer; et, s'il est écrivain, il ne songe pas à éblouir par des effets de style. Selon un mot célèbre, il ne se sert de la pensée que pour la parole, et de la parole que pour la vérité et la vertu. Pascal, Bossuet, Fénelon, et, de nos jours, Joseph de Maistre, Lacordaire, Newman, Veuillot et tant d'autres n'ont mis la main au dur métier d'écrire que pour défendre leur foi, que pour mettre en lumière et faire prévaloir les vérités chrétiennes. Toute vanité d'auteur leur est étrangère. Leurs discours et leurs écrits, commandés par les circonstances, s'inspirent d'une pressante charité envers leurs contemporains. A force d'intelligence, et surtout à force de cœur, ils se trouvent être, sans le vouloir et parfois sans le savoir, de grands orateurs ou de grands écrivains.
Pour le P. Gratry également, la plume, comme la parole, ne fut qu'un instrument d'apostolat. Chez lui, rien de l'homme Httéraire; aucun souci de l'applaudissement. Pensée, parole, style, tout tend ;\ l'action, u C'est à Taction qu'il vise et il suscite l'action, selon le mot d'Ollé-
Laprune, et plus il s'éprend des divines clartés, plus il est impatient de les communiquer à autrui; plus il participe à la vraie vie, plus il brûle d'en faire part aux autres. * »
Mais, pour propager la vérité, il faut pourtant savoir écrire, il ne l'ignore pas. Comme Pascal, il a réfléchi sur l'art de persuader; il s'est fait une méthode de travail et une théorie du style, théorie qui, pour n'être pas neuve, puisque Pascal, saint Vincent de Paul et Bossuet l'ont préconisée et pratiquée bien avant lui, n'en est pas moins toujours jeune, efficace et profonde. Il lui doit, lui aussi, « de dire tout ce qu'il veut, en la manière qu'il veut, de façon à produire l'effet qu'il s'est proposé ! . . . » Il lui doit enfin (( un style naturel, naïf et fort en même temps, qui lui est tout à fait propre et particulier ~ » .
Les principes en sont simples et mâles. D'abord, pas de rhétorique. Retrancher ce qui n'est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Ne penser qu'à Dieu et à la vérité, sans aucun respect humain. Rien que la sévère nudité du vrai.
« Le style, l'éloquence, la parole, dans le sens le plus élevé du mot, c'est l'homme, c'est l'âme mise en lumière. C'est-à-dire que si vous voulez apprendre véritablement à écrire, il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais encore toute pensée sans âme.
« Le style, disait Dussaulx, est une habitude de l'esprit. » — «Heureux ceux, dit Joubert, dans lesquels il est une habitude de l'âme. » Et Joubert ajoutait : « L'habitude de l'esprit est artifice, l'habitude de l'âme est excellence ou perfection. »
« Donc, pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d'esprit, il faut encore sa présence d'âme, il faut son cœur, il faut l'homme tout entier... Il faut plus. Non seulement il faut apprendre à éviter toute parole sans pensée et toute pensée sans âme, mais encore il faut éviter, je dis pour bien écrire, tout état d'âme sans Dieu. Car, sans doute, ce que l'éloquence entend mettre au dehors, ce n'est pas l'âme dans sa laideur, c'est l'âme dans sa beauté. Or sa beauté, indubitablement, c'est sa ressemblance à Dieu. Car, comme le dit encore excellemment Joubert : « Plus une parole ressemble à une
I. Ollé-Laprune, — Discours prononcé à Juilly, 8 février 1896. ii. M""* Perler, Vie de Pascal.
pensée, une pensée à une àme et une àme à Dieu, plus tout cela est beau *. «
En résumé, ces conseils se réduisent à ces deux mots : « N'écrivez que là où vous voyez, où vous sentez. Làoùvousne voyez pas, où vous ne sentez pas, n'écrivez pas ; taisez-vous. Ce silence-là aura son prix et rendra le reste sonore. »
La Bruyère et BufFon sont ici singulièrement dépassés. Les observations particulières du premier sur les Ouvrages de Vesprity et les confidences un peu apprêtées du second dans son discours de réception à l'Académie française, pâlissent à côté de ces idées substantielles et profondes, principe inépuisable de tout art vivant. Elles sont, en effet, la loi première de l'éloquence, surtout de l'éloquence morale et religieuse ; elles sont aussi l'âme cachée de toutes les grandes œuvres de l'intelligence humaine. Partout, il est vrai de dire que l'esprit, qui est utile à tout, ne suffît à rien, et que toutes les grandes pensées viennent du cœu»*
Mais, pour saisir et traduire les détails délicats du spectacle intérieur, les mouvements du sentiment et de la vie éveillée, pour faire jaillir les sources de la pensée originale, il faut s'abstraire de l'agitation stérile qui emporte la plupart des hommes, il faut établir le silence dans son âme, faire taire les passions, discipliner son corps, le rapporter, comme un instrument, à son esprit et à son àme, pour que l'homme tout entier soit uni dans son œuvre ; enrichir et féconder son intelhgence par des cultures superposées, qui reposent le sol tout en multipliant la moisson ; parvenir à la vraie prière, où la voix infaillible de Dieu se fait entendre, où le contact de Dieu nous est donné, éveillant les mélodies intimes et l'idée inspiratrice, suscitant les résolutions généreuses qui font les vraiïi .pôtrcs de la vérité et de la justice en même temps que les vrais écrivains.