‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 194 sur 263 · C. Caro, Philosophie et philosophes, p · texte numérisé non relu

C. Caro, Philosophie et philosophes, p

2. Discours au cercle catholique de Malines. \ ie du cardinal Dechamps, par le P. Saintrain, p. 111.

C'est ainsi que, par respect pour les grandes idées qu'il avait l'ambition de servir, par respect pour la noblesse des âmes qu'il voulait éclairer, il entendait l'art si important, art qui semble se perdre, de la préparation.

Le voici enfin, mûri par tant d'études, décidément à l'œuvre. Il souhaite un lieu de travail calme et recueilli. <c Ma vie s'est passée à le chercher, écrit-il mélancoKquement, Paris ne me convient guère. Paris est un passage, une grande route. Autrefois, pour travailler, on allait, comme Descartes, au fond de la Hollande. Aujourd'hui, l'on croit ne plus pouvoir travailler qu'à Paris. C'est pour cela qiCon ne pense plus, qu'on ny voit plus; on ne travaille plus par la profondeur de l'esprit. ^ »

Il rêve un moment de l'abbaye de Ferrières, puis de Versailles, pour s'y établir. Force lui est d'y renoncer et, coûte que coûte, de s'accommoder de Paris, moyennant des saisons de repos à la campagne chez d'excellents amis : à Saint-Cloud, chez le duc Pozzo di Borgo ; à la Roche, chez Augustin Cochin; au Perray, près de Corbeil, chez le comte Fouclier de Careil; à Stors, près risle-Adam, dans la famille Cheuvreux, et au château de Rochecotte, chez la marquise de Castellane.

Le cabinet de travail qu'il s'est choisi, rue Barbet-de- .louy, est d'ailleurs fait pour le rasséréner et l'enchantef. Situé à l'étage supérieur d'une maison, il a vue sur le ciel et au loin sur les collines de Saint-Cloud. On y peut méditer à loisir, « à condition, selon le mot de Joseph de Maistre, de fermer sa porte et de faire dire qu'on n'y est pas ». Telle est la méthode du P. Gratry. « Le verrou est mon principal instrument de travail, écrit-il. Sans lui, il n'y a rien à faire. » Et cependant, il lui arrive de

l. Lettre inéditeàM" Dupanloup. 1854.

le maudire avec amertume, quand il lui a fait manquer la visite de son ami, M^' Dupanloup ^.

« Dans ce cabinet de travail inondé de lumière, à la différence de la plupart des penseurs qui se replient sur eux-mêmes, et qui s'y font comme une nuit artificielle, il lui arrive souvent de méditer le visage levé vers la voûte céleste, et l'œil perdu dans l'espace. Il aime aussi les astres, il les aime comme des degrés mystérieux par lesquels il monte vers Dieu, et coname des mondes offerts éternellement aux découvertes de la science et aux conjectures de la pensée. Le soir, quand le crépuscule est clair, de ce même observatoire d'où ilacontemplélabeauté du jour, il regarde les étoiles arrivant une à une, comme arrivent, l'un après l'autre, disait-il, les membres d'une assemblée. Il cherche si, des lois qui régissent ces grands corps, de l'harmonie qui les unit, la science ne parviendra pas à tirer quelque usage pour améHorer la condition humaine. Il ne veut pas que les plus belles des choses créées l'aient été sans une pensée de bonté pour l'homme, de secours pour sa vie présente, d'emploi pour sa vie future '^. »

Là, dans le silence sacré de la matinée, il écrit avec toute son âme, près de sa bibliothèque tournante, dont il ne se sépare point dans ses pérégrinations, souvent à genoux devant l'image du globe surmontée d'une croix. Écrire et prier ne sont pour lui qu'une seule fonction. Il croit à la présence réelle du Dieu vivant, et quand son âme tout entière est éveillée, il écoute la voix de l'hôte intérieur et invisible et il attend que la lumière céleste des idées luise à son regard. Une secrète chaleur anime peu à peu tout son être et la capacité de l'esprit s'augmente à mesure. « L'esprit grandit, en effet, quand il fait chaud dans l'âme. Les pensées sont grandes, quand le cœur les dilate. Il y a des esprits où il fait clair, il y en a où il fait chaud, disait

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