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rythme, un rythme dont il a le secret, qui vient de l'accord intime de la pensée et de la parole entre elles et avec les choses et avec Dieu. Vraiment, cet homme qui s'en voudrait d'être ce qu'on appelle un écrivain, écrit merveilleusement 1, »
Il faut le voir, aux jours d'inspiration, poser la plume, radieux, près de la page encore humide, et dire à ses amis : « C'est écrit! » Ce sont les jours où les fibres se montent et se mettent d'accord elles-mêmes, où l'âme vibre comme une lyre et se chante à elle-même tout ce qu'il y a de beau, où la mélodie intérieure traduit avec éclat la vérité qui console, qui fortifie ou qui guérit, jours de lumière, d'élan et d'allégresse!
Mais il y en a d'autres où les cordes ne résonnent pas, où la voix inspiratrice est muette, où l'âme est vide et attend en vain l'hôte invisible qui l'animait. Alors le penseur retombe sur lui-même et s'attriste de son isolement et de son impuissance. Il se reproche alors d'avoir oublié sa méthode de travail, de n'avoir pas su se recueillir dans le secret et s'enfermer dans le sanctuaire intérieur, d'être devenu un homme extérieur, tout en surface, tourné au dehors, et par là desséché et stérile, faute de porter en soi la source qui rafraîchit et renouvelle.
« Hier encore, s'écrie-t-il, j'ai failli perdre un jour. J'étais malade, le temps était triste et mauvais. Il ne faisait ni assez clair, ni assez chaud. Personne n'était auprès de moi. Aucune nouveauté dans la vie, nulle joie sur l'horizon. Forces physiques et force d'àme, idées, sentiments, convictions, tout s'affaissait comme une voile qui retombe sur le mât. Rien dans le ciel de l'âme que fantômes gris et ternes, comme quand les nuages d'Occident, qui tout à l'heure n'étaient que pourpre et or, se décolorent en deux minutes, et, réduits à euxmêmes, ne sont plus que brouillards.
« Temps perdu, temps perdu, me disais-je ! Et que de temps, en effet, dans ma vie entière, j'ai perdu ainsi ! C'est que nous oublions toujours cette fondamentale vérité, savoir, que, lorsqu'il n'y a plus rien, il y a Dieu, il y a notre Père qui, dans la profondeur cachée, vit et nous voit! Moi qui l'enseigne et qui en suis certain, je l'oublie à peu près toujours. Lorsqu'il n'y a plus rien, je m'enfuis pour
1. L. Ollé-Laprune. — Discours prononcé à Juilly le 8 février 1896.
chercher quelque chose, au heu de resieravec Dieu, avec mon Père, qui est en moi et qui me voit, avec mon Père qui voulait être seul avec moi, et qui voulait me donner cette journée! Mais, hier, qu'estil arrivé? Je n'ai pas pu m'enfuir. La maladie me séparait des hommes, des livres et de tout l'extérieur. J'étais emprisonné ; j'ai dû rester seul dans une chambre, sans nulle ressource. Aussitôt j'ai compris : Dieu, dis-je. Dieu me force de m'adresser à lui et devenir à lui! Eh bien! j'irai'. »
Ainsi la prière lui est un secours pour traverser le calme plat, les temps de fatigue et d'anéantissement et pour en sortir. La musique l'y aide aussi puissamment. Elle est sœur de la prière. Dès sa jeunesse, il n'avait cessé de l'aimer et de la cultiver comme un noble délassement et une source d'inspiration. Il a raconté comment, à dix-sept ans, il devint tout à coup musicien d'esprit et de cœur. « J'appris, dit-il, à transposer en musique ce que je savais en littérature et en philosophie. Je vis et sentis les concordances de la musique. Je compris l'identité de la critique littéraire et de la critique musicale. » La musique devint pour lui une langue merveilleusement riche et souple, traduisant par des sons et des nombres tous les mouvements de l'âme ; elle devint plus encore, dit-il, « une compagne, une admirable et ravissante amie, dont l'absence trop prolongée nuisait d'ordinaire à mon travail, à mes facultés et même à ma santé. Une de mes grandes consolations dans les moments de tristesse et de mélancolie, c'était de prendre mon violon, et, bien enfermé, de me laisser aller pendant plusieurs heures à tous mes sentiments. Il m'était impossible de choisir le ton ni le mouvement ; cela était impérieusement donné du dedans par le cœur 2. »
Plus tard, il expliquait dans les Sources ce qu'il demandait à la musique. « Rien ne porte plus puissaïu-
1. Commentaire sur l'Évangile selon saint Matthieu , t. I, p. KR)-10l. i. Souvenirs de ma jeunesse, p. lUO.
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ment au vrai repos que la musique véritable. Le rythme musical régularise en nous le mouvement, et opère, pour l'esprit et le cœur, même pour le corps, ce qu'opère pour le corps le sommeil , qui rétablit, dans sa plénitude et son calme, le rythme des battements du cœur, de la circulation du sang et des soulèvements de la poitrine. La vraie musique est sœur de la prière comme de la poésie. Son influence recueille, et, en ramenant vers la source, rend aussitôt à l'âme la sève des sentiments, des lumières, des élans. Comme la prière et comme la poésie, avec lesquelles elle se confond, elle ramène vers le ciel, lieu du reposa »
Aussi, aux heures désolées et obscures, le P. Gratry faisait-il appel à la musique pour remonter et harmoniser les cordes de son âme. Il avait ses morceaux de prédilection. Il entrait chez un de ses confrères, artiste vibrant et délicat, qu'il affectionnait singulièrement 2, et il lui demandait de les interpréter sur le piano. Souvent le premier morceau n'était pas fini que, sans bruit, le P. Gratry avait disparu et regagné sa table de travail. Aux accents de la mélodie, la source avait jailli au dedans, l'inspiration était revenue.
Les âmes musicales se font un style à leur image, varié, rythmé, harmonieux. Les grands ouvrages du P. Gratry sont de véritables symphonies, composées de morceaux variés et fondus dans l'unité d'une pensée, ou plutôt d'un sentiment. Une extrême diversité de ton les caractérise. Notes vives, ailées, légères du poète lyrique ; batteries serrées, vigoureuses, triomphantes du polémiste ; phrases et périodes larges, souples, vivantes du pliilosophe et du morabste, d'une grâce et d'une plénitude appropriées à Tobj et qu'elles dépeignent et qu'elles font sentir: ces formes diverses se fondent chez lui dans une harmonie tempérée et souveraine. Par le sens de la cadence et du nombre, Gratry se rattache au groupe des Rousseau,