LeR. P. Gibon, mort en
LE VkRE GRATUY.
des Chateaubriand et des Flaubert. L'instinct le guide sans doute, mais l'artiste a aussi réfléchi sur la technique du métier. « Dans une prose parfaite, dit-il, toute syllabe est, je crois, comptée et même pesée. » Avec le tact exquis d'un maître, il signale en même temps un écuoil : la prose tournant au chant par excès d'harmonie musicale. Pour l'éviter, il faut, selon lui, modérer le rythme des mots, et, par une sorte de pudeur de l'âme, le rendre presque msensible. Quand on renferme en soi l'enthousiasme de sa pensée, celle-ci devient d'autant plus pénétrante et irrésistible qu'elle est plus contenue'. Telle est sa propre manière. De là un charme qui n'est qu'à lui et qu'on ne saurait analyser.
Ce goût de la musique dans le style se traduit, chez lui, par un autre effet : l'amour des mots nobles, sonores, et encore qu'un peu vagues, chers à l'oreille de nos contemporains. « Tout mot qu'on honore est une force, disait-il. C'est l'une des cordes de l'instrument qui calme et qui exhorte, qui charme et qui console. Honneur, raison, nature , patrie , courage, amour, science, liberté, j^irogrès, pourquoi flétrir ces mots splendides? 0 poètes ! ô prophètes ! ô apôtres ! Donnez-leur tout leur sens, leur plus grand sens. Ce sera toujours le plus beau, le plus juste et le plus sonore-. »
Il y a, en effet, deux sens des mots, selon la théorie de Guillaume de Humboldt, théorie que le P. Gratry adopte et commente avec une éloquence singulière.
(( Il y a le sens étroit, relatif, prosaïque; il y a le sens immense, absolu, poétique. Le second est celui qui implique, outre l'objet (lu'on voit, l'idéal invisible de cet objet, tel que Dieu peut le présenter à l'àme, ou tel qu'il est en Dieu lui-même. Le premier est celui que l'on borne et que l'on arrête à l'objet, tel que nous le voyons de nos yeux, ou tel que notre connaissance présente le définit. Il y a des esprits qui reçoivent les mots avec froideur, rigueur, défiance, parcimonie, qui n'y voient pas autre chose que des signes bien définis des pensées claires et arrêtées qu'ils ont déjà. Il y en a d'autres qui ouvrent à la parole toutes les portes de l'àme et croient qu'elle peut