‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 199 sur 263 · Je le tiens d'un de ses amis · texte numérisé non relu

Je le tiens d'un de ses amis

Outre l'harmonie musicale du mot et de la phrase, ce qui caractérise le style du P. Gratry, c'est la magie de la couleur. L'image ne cesse d'animer la mélodie. Comme Montaigne, comme Michelet, comme tous les grands poètes, il a le don génial d'incarner l'idée dans une forme spontanée, lumineuse et vivante. Ce peintre est un voyant. Il n'est pas de ces écrivains qui n'arrivent à faire reluire la pensée, à la revêtir de splendeur qu'à force de la contempler, qui (( s'arrêtent jusqu'à ce que la goutte de lumière dont ils ont besoin soit formée et tombe de leur plume 1 ». Chez lui, idées et images ne font qu'un, jaillissent tantôt en fusées, tantôt en éclairs, tantôt se développent en amples et brillants tableaux. Le monde invisible semble obéir de lui-même aux évocations de cet enchanteur. Ouvrons au hasard les Méditations inédites et lisons cette page :

«Quel est le joug que porte chaque tête et quel est le file.t(\m nous retient tous? Quel est Vinvisible ennemi qui ne cesse d'ai'rêter notre marche, d'emporter notre force, de dérober nos années stériles comme un mmrtrier hypocrite, qui ne prend nos jours qu'un à un? Quelle est l'entrave qui fait dévier notre élan, qui s'interpose entre l'œil et le but, entre l'œuvre et la main, entre nos pas et le sentier? D'où vient que si peu d'hommes sont bons? Que si peu font leur devoir? Que la plupart sont comme des flèches pourries rejetées par le chasseur qui veut atteindre au but! Qu'est-ce qui fait que si peu d'hommes poursuivent leur œuvre jusqu'au terme, l'achèvent et la présentent à leurs frères et à Dieu leur juge?... L'homme ji^ar/, on croit qu'il marche et qu'il avance; on le trouve tout à coup brisé, languissant, sur le bord du chemin.. . On cherche ce qu'il a fait : on s'enquiert du fruit de sa vie : sa vie a baissé, a pa.ssé en dessous, a fui comme la ligueur d'un vase brisé... Qu'est-ce donc que cet être débile, inconsistant, crible dévide et de faiblesse, sur qui nul ne peut s'appuyer? Est-ce là l'homme -? »

Les métaphores naissent ainsi d'elles-mêmes sous la plume de l'écrivain; elles se succèdent sans fin comme les

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