V. La Paix, p
390 LE rÈRE GRATRY.
Il serait difficile de Irouver dans la littérature française une page plus belle que la suivante , destinée à symboliser le rôle parallèle de la raison et de la foi dans l'illumination de l'àme humaine. La pensée juste, précise, vivante, y brille à travers l'image de tout l'éclat de l'éloquence et de la poésie. La comparaison prend les proportions d'un splendide tableau.
Après avoir rassemblé les principaux textes qui résument le dogme catholique, le P. Gratry les présente comme une poignée de germes qu'il ne sufht pas de tenir dans sa main pour en tirer des plantes et des fruits, mais qu'il faut confier à la terre et cultiver avec amour. Puis, il continue:
« Que les esprits qui, arrivés vers le terme de la lumière humaine, la trouvent pâle, partielle, décroissante, trop mêlée d'ombres; qui reconnaissent que le fuyant objet de leur poursuite est une lumière du soir, qui se décolore et s'efface, et dont le fond n'est que ténèbres; que ceux-là, dis-je, jettent dans leur esprit les principes de ce que saint Augustin nomme la lumière du matin.
« Je sais bien que d'abord ces principes leur paraîtront plus obscurs que ce jour même qui ne leur suffit pas, et qu'habitués à ce que Descartes, je crois, nomme quelque part la grossière évidence de la géométrie, ils n'apercevront que nuit close dans ces germes de lumière céleste. Mais qu'ils veuillent bien entendre ceci et méditer cette comparaison :
« On appelle nuit aussi l'absence de notre soleil. Mais que nous montre le soleil? Il nous montre la terre et lui-même. Quand il a disparu, que voit-on? On ne voit plus d'abord ni terre, ni soleil, ni rien. Mais, patience! laissez marcher la nuit, et regardez. Lesétoiles paraissent une à une, la voûte entière se peuple; le ciel est plein de rayons, de mouvements, et de scintillements, et comme de regards qui s'éveillent et sollicitent le nôtre. On voit le ciel, que cachait le soleil. De sorte que, pour qui veut voir le ciel entier, il était bon que le soleil se retirât.
« Mais, je l'avoue, toutes ces étoiles ne vous paraissent encore que des gouttes de lumière sur la nuit. Toutes ensemble ne valent pas les rayons du soleil. Et pourtant, qu'avons-nous sous lesyeux? ISous avons devant nous l'univers immense des soleils, dans lequel notre propre soleil n'est qu'un point, point dans lequel la terre n'est qu'une fraction d'atome. Chaque point imperceptible do cette poussière lumineuse est un soleil comme le nôtre, entouré de cent mondes vivants, aussi grands ou plus grands que le nôtre. Le jour donc nous montrait un foint, la nuit tious montre l'immensité.
« Oserai-je dire que c'est une des divines raisons pour lesquelles le soleil se couche? Si le soleil règne et disparaît tour à tour, c'est que Dieu veut, qu'outre la terre, l'homme voie le ciel.
« Il en est justement ainsi des obscurités de la Foi, relativement <iu jour de la Raison.
« C'est pourquoi notre dogme enseigne que la Raison, comme le soleil, doit régner et se soumettre tour à tour : régner sur toute la terre et se soumettre en face du ciel. Son règne lui donne un monde; sa soumission lui donne l'immensité, dont le monde n'est qu'un point.
« Qu'on ne s'effraie donc pas des obscurités de la foi, ni des soumissions de l'esprit^ »
Ces pages et beaucoup d'autres, tout le second volume de la Connaissance de rame en particulier, sont d'un maître de la langue et du style.
Comment expliquer après cela que l'interprète si éloquent et si brillant de tant d'idées philosophiques et morales soit passé sous silence dans les histoires de la littérature française, je dis dans celles qui passent, à juste titre , pour renseignées et savantes et qui voudraient être impartiales? Comment se fait-il que le nom du P. Gratry n'y soit pas même prononcé? N'est-il pas douloureux de voir même des catholiques se faire les complices volontaires ou involontaires de cette injuste omission ?
Sans doute, le P. Gratry n'est pas écrivain parfait. Chez lui, comme ché'z Montaigne, beaucoup moins cependant, la composition est défectueuse. Sauf la Connaissance de Dieu, dont l'architecture se dessine avec quelque netteté, aucun de ses autres livres ne paraît ordonné autour d'une idée centrale et directrice qui l'anime et le soutienne. On la cherche en vain dans la Logique, dans la Connaissance de l'âme, dans La Moi^ale ■et la Loi de l'Histoire. « Le P. Gratry change perpétuel-