Paroles de M. Emile Faguet
tion n'avait connu à ce degré l'ivresse sacrée de l'idée divine, jamais la science ne s'était portée d'un bond si brusque dans les plus hautes régions de la pensée mystique, jamais la foi n'avait cherché les analogies de ses mystères si loin et si avant dans la physiologie et la géométrie. Par instants, une aride formule se transfigure en une grande loi religieuse ou morale, le lyrisme envahit la théorie du syllogisme, la froide logique ressemble à une prière, les mathématiques éclatent en effusions; et tout cela, qu'on le remarque, sans effort, sans parti pris, par le pur effet d'une longue habitude intellectuelle et du mouvement intérieur de l'àme. Il n'y a pas là de l'art, ce mot s'appliquerait bien mal à la vive spontanéité de cette parole, que porte, que soutient et qu'anime un souffle ardent. Pson, il n'y a pas d'art; mais il y a là, à coup sûr, un des plus curieux tempéraments de style qui puisse s'offrir à la psychologie littéraire. A coup siir, aussi, l'effet est grand, parfois irrésistible et prodigieux. Le P. Gratry a d'incroyables bonnes fortunes d'expressions et d'idées. On voit abonder chez lui des métaphores d'un bonheur inouï, des images éblouissantes de vérité, des mots qui excitent en vous comme une sensation de lumière vive; il a, par endroits, le trait de feu qui ravit l'âme et illumine l'horizon. Je défie le sceptique le plus radical, pourvu qu'il soit encore sensible au beau, de lire telle page que je pourrais citer de la Comiaissance de Dieu, sans qu'il sente briller et tressaillir en lui quelque chose d'inconnu, qu'il appellera, s'il veut, son dernier rêve, mais qui, du moins, lui aura donné, pour un instant, l'hallucination du divin*. »
L'Académie française s'iionorait, le 2 mai 1867, en appelant le brillant écrivain à occuper le fauteuil de M. de Barante.
Dès 1854, elle avait couronné la Connaissance de Dieu sur un rapport délicatement flatteur de M. Villemain. Le P. Gratry partagea le prix avec Jules Simon, mais l'éloge du philosophe pur pâlissait à côté de celui de l'oratorien philosophe.
On a dit que le P. Gratry avait hésité longtemps, par timidité naturelle, à rechercher les suffrages de ses futurs confrères, et que ses amis durent s'employer à sa place pour le faire élire. La vérité est autre. « Tous les hommes que j'ai vus arriver aux honneurs ou à la puissance, a dit quelque part Jules Simon, avaient été pour euxmêmes de zélés et infatigables protecteurs. » Cette ob-
1. K. Caro, Philosophie et philosophes, le P. Gratry, p. ..'3-..*-2oo.
servation générale comporte des exceptions sans doute. Le P. Gratry n'hésite pas à reconnaître lui-même « qu'il tenait beaucoup, en toute modestie, suavité, sérénité, à entrer à l'Académie, mais par des motifs profondément philosophiques. Mon élection, disait-il, serait, dans la dernière partie de ma carrière, pour la propagation de la philosophie chrétienne, ce que fut au commencement l'École polytechnique, dont les données m'ont été si utiles pour compléter l'œuvre. L'Académie doublerait en Europe mon auditoire i. » Il n'épargna point les démarches pour la préparer et l'assurer. Y mit-il, à son insu, quelque complaisance humaine? C'est possible. Qui donc oserait l'en blâmer?
Dès 1858, il songe à l'Institut, et il s'en ouvre à M^ Dupanloup, qui lui répond, le 11 juillet de la même année : <( Rien n'est plus difficile et délicat que de décider le jour et l'heure d'une candidature comme la vôtre, »
En 1861, il aspire à remplacer Lacordaire, et il fait une démarche officielle près du secrétaire perpétuel de l'Académie française. L'année suivante, il convoite le siège de Biot, Celui d'Ampère le tente ensuite. En 1865, il subit un pénible échec. Il ne se décourage pas, « Je pense parfois, écrit-il gaiement à M^' Dupanloup, que je ferais bien, — eu égard au but très important que je poursuis, — que je ferais bien de me présenter tranquillement, toutes les fois qu'il y a une place vacante, comme le conseillait A. de Vigny. Corneille ne s'est-il pas présenté sept fois et Voltaire huit fois?
« Je ne suis pas plus fier que Corneille 2. »
Les ajournements qu'il subit ne troublent cependant pas sa sérénité. « Mon âme, dit-il, est, sur ce point, un lac devenu un miroir que ne ride pas le plus léger zéphyr ^. »
Son ami, M^ Dupanloup, s'impatiente davantage. « Mon cher ami, écrit-il à Montalembert, en 1865, ce que je vous demande, c'est de bien faire sentir à ces Messieurs qu'on