Id., ibid
ne peut vraiment pas traîner ce bon Père plus longtemps, comme on le fait, d'année en année. Tout le monde connaît Téminence de ses titres. Il faut être tout à fait résolu à le présenter pour l'élection suivante i. »
Élu enfin par 18 voix contre 12 données à Théophile Gautier, le P. Gratry fut reçu par M. Vitet le 26 mars 1868. M^"^ Dupanloup et Montalemhert furent ses parrains.
Son discours de réception lui coûta beaucoup de peine. « Décidément, disait-il, je n'ai point la vocation du discours académique. » Il dut le remettre plusieurs fois sur le métier, sous l'impitoyable critique de Montalembert et de Vitet. Ses pensées favorites sur la Révolution et sur la Loi de l'Histoire lui revenaient comme des refrains et s'imposaient au milieu du développement. (( Homélie politique, » disait M. Vitet, et il exigeait des retouches et des retranchements.
Les idées de M. de Barante y sont analysées avec une lumineuse vigueur. La Révolution, selon l'illustre historien, ne commence pas en 1789 pour finir en 1804. <( Le redoutable drame commence au moment où l'ancienne monarchie, retournant vers le paganisme, réduit tout l'État à un homme et à un homme qui se fait Dieu. »
Nos pères protestent contre cet intolérable absolutisme. « Il est temps, disent-ils, dans leur impétueux langage, d'introduire la raison dans le gouvernement du monde. Il est temps de savoir s'il est bon de réduire tout l'État à un homme, qui, avec ses llatteurs, ses gardes et le reste, dévore tout pour sa gloire et sa joie. Il est temps de savoir si les hommes sont frères, ou si le genre humain se compose de deux castes, dont l'une pûtit et dont l'autre jouit.
« Et parce que M. de Barante a su fermement déclarer qu'aucun progrès politique on social n'est possible sans un progrès moral et religieux fondé sur l'Évangile et sa force régénératrice, je dis qu'il a été dans la science de la liberté 2. »
1. Lettre inédite du 24 mars ISOrt ~. Discours de réception, passim.
Une très belle page qui mérite d'être citée parce qu'elle est d'une vérité profonde, consolante et toujours actuelle, est celle que le P. Gratry consacre au grand parti national, « ce grand parti, toujours méprisé des sectaires, toujours foulé aux pieds par les violents, toujours méconnu et vaincu jusqu'ici, maisdestiné à la victoire, et que j'ose appeler le parti de l'âme de la France ».
« Ce parti ne compte pas dans ses rangs les glorieux corrupteurs, ni les chantres du vice, ni les lettrés sceptiques, ni les princes de l'intrigue, ni les semeurs de haine et de colère, ni surtout la race des violents.
« Il se compose d'abord d'une grande foule obscure, de tous ces êtres pacifiques et doux, qui sont la trame utile du genre humain, travaillant en silence à travers les siècles pour réparer sans cesse ce que dévorent sans cesse les hommes de joie et les hommes de proie. Il se compose de tout ce qui a servi sans briller, de tout ce qui est mort pour nous sans bruit, de tous les humbles ouvriers du devoir, soldats de l'efFort commun, « âmes héroïques et simples qui ont été la matière commune de nos gloires et la solide substance de nos progrès ». Voilà l'àme du parti, voilà l'âme de la France, que peuvent tromper des guides aveugles, mais qui conserve, sous l'accident des erreurs et des fautes, son instinctif élan vers la justice.
« C'est ici qu'interviennent les vrais guides.
« J'appelle ainsi les grands esprits qui, portant, eux aussi, l'àme de la patrie dans leurs âmes, en tournent les vertus en lumières, voient le but par la science et nous y mènent par la sagesse*. »
Malgré l'éclat de quelques passages, le succès de l'ensemble fut médiocre. Vraiment, le P. Gratry n'était pas fait pour le discours académique.
Mais c'était bien l'écrivain que l'Académie avait entendu honorer. M. Vitet le disait dans cette langue exquise et délicate qui était la sienne : « C'est vous, Monsieur, que nous avons voulu honorer, vous-même, votre talent, votre personne, et, dans votre talent, j'ose dire par-dessus tout peut-être, ce qu'il y a de plus personnel, ce qui est vraiment propre, ce qui n'appartient qu'à vous, votre style.
« Nous sommes, quoi qu'on dise, exactement fidèles à