Cf. aussi Mois de Marie, XIU" luéditation
LE PKRK CRATKY. 27
Elles sont plus lointaines et plus profondes qu'il ne parait au premier abord, et il est à propos de les expliquer. On peut le faire en toute liberté aujourd'hui; car ces événements sont entrés dans riiistoirc, et ils ont marché si vite, que, pour la génération présente, ils semblent dater de deux siècles.
Sans être un théoricien politique, le P. Gratry se rattachait par sa générosité native, par ses illusions et ses espérances, comme par ses affections et sympathies personnelles, au groupe des « catholicpies libéraux ». Une amitié de plus de vingt ans l'unissait étroitement à M^' Dupanloup. Des idées communes, les mêmes luttes pour de grandes causes, en particulier pour la cause de la Pologne, l'avaient lié à Montalembert par une sorte de fraternité d'armes. Augustin Cochin lui avait voué une admiration et une sorte de tendresse, dont nous verrons plus loin un éloquent témoignage. On ne pouvait contester d'ailleurs à cette pléiade d'hommes de foi et d'action, où brillaient aussi les noms de Falloux, de Lacordaire, d'Albert de Broglie, de Foisset, ni la distinction de l'esprit, ni l'élévation de l'âme, ni le dévouement absolu à l'Église et au Saint-Siège.
Mais ils inclinaient plus ou moins vers une doctrine politique et sociale où l'erreur se mêlait à la vérité. Partant de ridée chrétienne de la noblesse divine de l'Ame et du respect dû à la conscience de chacun, ils exaltaient la liberté individuelle comme le pivot central de la société future. La liberté, fondée sur le droit commun et sur l'égalité, réglée par la raison et la justice, était saluée par Montalembert au congrès de Malines (ISOS) comme le signe d'un « progrès social immense ». L'orateur eut beau faire les réserves les plus expresses sur les droits supérieui-s de la vérité, répéter qu'il n'entendait pas professer une théorie absolue, mais une d(H-
trine pratique, tirée de la leçon des événements; en fait, il semblait bien énoncer des principes, exalter outre mesure les droits de l'individu aux dépens de ceux de la société et regarder la tolérance civile comme un idéal universel.
Ce principe fondamental une fois posé, il en découle des conséquences que voici : indépendance réciproque du pouvoir ci^^l et du pouvoir religieux, égalité de tous les cultes devant la loi, liberté de l'erreur, liberté sans danger, croyait-on, car, en vertu de sa force naturelle, la vérité finira toujours par prévaloir. Telles étaient, à des nuances près, les idées directrices des « catholiques libéraux «. S'ils s'étaient contentés de les présenter comme les seules possibles et pratiques dans notre société mêlée et troublée, ils n'eussent pas donné prise aux attaques passionnées de leurs adversaires. Mais ils allaient plus loin et semblaient parfois les considérer, avec Montalembert, comme le terme d'un progrès immense, comme les conditions d'un régime normal et définitif pour l'avenir. Rien d'organisé et de systématique d'ailleurs dans leurs vues. Montalembert et M. deFalloux étaient des hommes d'action, non des idéologues. « Loin d'avoir des prétentions théologiques, ils n'avaient point, remarque M. Foisset lui-même, le tour d'esprit qui se prête à concevoir l'ordre d'idées où se meuvent les théologiens de profession : cette sphère leur échappait. C'étaient exclusivement des hommes politiques ^ » Mais il se rencontrait que leur point de vue n'était pas toujours soutenable en théologie. En fait, ils obéissaient à des tendances plutôt qu'à une doctrine nettement définie; et dans le mouvement général, chacun réglait son allure d'après son propre tempérament et son tour desprit. Par suite, le mot d" « école libérale » qu'on a appliqué à tout le groupe, mot qui suppose une adhésion générale à une théorie liée et précise, n'est que d'une justesse toute relative.