‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 222 sur 263 · Lettre inédite à M" luipanioup, 7 mars I8G · texte numérisé non relu

Lettre inédite à M" luipanioup, 7 mars I8G

420 LE PERE GRATUV.

Visiblement, la préoccupation exclusive du respect dû ù, la conscience de chacun et à la liberté individuelle, leur faisait oublier deux vérités capitales : d'abord, que l'homme n'est pas un être abstrait, ni un individu isolé, mais un être essentiellement social, auquel simpose le respect des fondements de la société dont il fait partie et où il vit. Or, l'état légitime, régulier, d'une société chrétienne, est celui où le christianisme la pénètre, la domine, la soutient, anime de son esprit les institutions et les lois. Ils ne le contestaient nullement ; mais, pour ne l'avoir pas affirmé assez haut, ils encoururent les plus violentes et les plus injustes attaques. Des adversaires passionnés leur reprochèrent, comme une absurdité et une trahison, ce qui n'était point du tout leur pensée, de vouloir gouverner comme s'ils ignoraient Jésus-Christ et l'Église et la fin surnaturelle de l'homme. On leur imputa la doctrine du libéralisme athée ou indifférent.

Ce qu'ils oubliaient encore, c'est que l'homme naît malade, enclin au mal et à l'erreur, et que, par suite de cette infirmité originelle, il penchera de préférence, dans la lutte entre le vrai et le faux, vers ce qui flatte ses passions et ses appétits plutôt que du côté de la vérité et du bien. Conséquemment, dans une société chrétienne, non seulement le pouvoir ne doit pas entraver l'action de l'Église sur les âmes, mais il est juste et désirable qu'il la favorise, et que, dans la mesure possible et sage, il arrête la propagation de l'erreur. Car l'erreur n'a pas de droits et n'en saurait avoir. Contre ses entreprises, la société chrétienne, qu'elle menace, a le droit et le devoir de se défendre et de protéger les ignorants et les faibles.

Tels sont les principes que Pie IX rappela au monde par l'Encyclique Quanta cura et par le Syllabus. Sans doute, ces principes une fois saufs, l'Églifee ne fait pas difficulté de s'accommoder, dans la pratique, à l'état des sociétés troublées et divisées telles que la nôtre, d'accepter sincèrement un régime de frap^hc et loyale liberté, quand ce

régime est une condition de paix sociale et de bien public.

Aux craintes et aux défiances contraires de Glasdstone, le cardinal Manning opposait une réponse que M. Keller a portée à la tribune française : « Nous voudrions, sans doute, que tout le monde crût pleinement à la vérité; mais une foi imposée est une hypocrisie haïssable devant Dieu et devant les hommes. La foi est un acte de la volonté ; forcer les hommes à professer ce qu'ils ne croient pas, est contraire à la loi de Dieu, et produire la foi par la force est littéralement impossible. C'est par la conviction de la raison et par la persuasion de la volonté que l'unité de la foi s'est établie parmi les nations. Une fois brisée, rien, sauf la conviction et la persuasion, ne peut la rétablir.

« Si les catholiques arrivaient demain au pouvoir en Angleterre, pas une seule loi pénale ne serait proposée, pas l'ombre de contrainte ne serait exercée sur la foi des autres.

« Nous ne fermerions pas une de leurs églises, pas un collège, pas une école. Ils jouiraient de la même liberté dont nous jouissons aujourd'hui comme minorité^. »

Seulement l'Église ne saurait admettre que l'état présent soit un progrès ni l'état de perfection idéale.

Ces vérités qui répugnaient si étrangement à une brillante élite de catholiques, vers 1864, paraissent aujourd'hui toutes naturelles^.

S'il faut en croire le P. Ramière, le P. Gratry avait épousé les illusions de ses amis. « Il s'était persuadé que le système libéral est le seul vrai ; l'Église, selon lui, ne pourrait reconquérir son empire sur les sociétés modernes qu'autant qu'elle proclamerait la vérité de ce système. Nous lui avions, poursuit-il, entendu exprimer cette conviction plusieurs années avant le Concile, avec une énergie d'affirmation qui ne laissait aucune place à

1. Cf. R. P. Largent. L'abbé de Broglie, sa vie, ses œuvres, p. 84.

2. Voir dans la Quinzaine du l" janvier 1899 le remarquable article de M. G. Fonsegrive, intitulé La crise du libéralisme.

la controverse. A cet égard, il était absolutiste au plus haut degrés »

Au fond pourtant, ajoute-t-il, il y avait, dans son fait, beaucoup plus de malentendu que d'erreur. En voici la preuve : « Un jour, nous le rencontrâmes avec son plus cher disciple, l'abbé Perreyve, et nous leur posâmes à l'un et à l'autre cette question : « N'admettez-vous pas que Jésus-Christ est le roi des sociétés civiles aussi bien que des individus qui les composent, et que ces sociétés, dans leurs actespublics, aussi bien que les individus, dans leurs relations privées, sont obligées de se soumettre à la loi évangélique ? » Nos deux interlocuteurs se récrièrent en entendant poser ainsi la question, et ils déclarèrent que tous leurs travaux avaient pour but d'affirmer et d'établir ce règne, aussi bien social qu'individuel, de Jésus- Christ. « Mais alors, répliquâmes-nous, vous êtes d'accord avec vos adversaires sur la question de principe et il ne reste plus entre vous et eux que des questions d'application sur lesquelles il ne saurait être bien difficile de s'entendre 2. »

Il faut remarquer, en effet, que le P. Gratry, lui aussi, envisageait la question beaucoup moins au point de vue théorique qu'au point de vue pratique. Très frappé de ce fait que, dans le monde politique, les catholiques sont en minorité, il estimait que, pour eux, le moyen de se faire écouter de leurs adversaires était de se placer sur un terrain commun où l'on pût s'entendre. Commencer par dire à ceux-ci : Vous êtes l'erreur et je suis la vérité, c'était, à ses yeux, se fermer d'avance les oreilles et les, cœurs, et soulever contre soi une opposition acharnée. En outre, il lui répugnait absolument de lier en France l'action de l'Église à celle d'un gouvernement césarien; cette alliance, prônée par Louis Veuillot, lui paraissait une faute et une duperie. Sous l'empire de ces considérations particulières, il en vint à penser que le régime

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