‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 224 sur 263 · Lettres inédites du 22 juin et du \'j décembre 18G · texte numérisé non relu

Lettres inédites du 22 juin et du \'j décembre 18G

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compromis. A certaines heures le P. Gratry pensa comme eux. De là à croire que Pie IX s'était trompé au moins sur le degré de vérité que peuvent porter nos contemporains, il n'y avait qu'un pas. Or, qu'arrivait-il? Le pape allait être proclamé infaillible. Son enseig-nement prenait aussitôt un caractère d'autorité irréfragable. Les idées libérales étaient indirectement atteintes. La discussion ne serait plus permise. Le P. Gratry voit déjà l'heure où il devra opter entre des convictions profondément enracinées chez lui et sa foi de chrétien. Il se trouble, et de la meilleure foi du monde, « il se jette dans la lutte avec toute l'ardeur de l'amour qu'il avait voué à la vérité ».

Il s'y laisse emporter avec d'autant plus de fougue que la majorité infaillibiliste est à ses yeux très passionnée, qu'elle lui paraît avoir son siège fait, qu'une nuée d'écrivains et de brochuriers perdent toute mesure et semblent défier l'opinion. Il n'est point de pouvoir fort autour duquel ne s'agitent des courtisans et des exaltés. La papauté n'échappe point à cette condition humaine. Ne s'est-il pas rencontré des canonistes, au moyen âge, pour soutenir que le pape est investi de la plénitude du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, que les rois ne sont que ses vicaires pour l'exercice de la puissance temporelle, qu'ils lui sont soumis de la même manière que les évêques, qu'il les institue et les détrône à son gré? Au xiv^ siècle, un théologien, Gilles de Rome, archevêque de Bourges, va jusqu'à prétendre que les propriétés privées elles-mêmes relèvent du haut domaine ecclésiastique, et que, par suite, les infidèles n'ont le droit de rien posséder*. De mémo, à cette heure, l'infaillibilité doctrinale, officielle, ex cathedra, pour la foi et les mœurs, ne suffisait pas à quelques intempérants : « il leur fallait une infaillibilité absolue, inconditionnelle, illimitée, universelle' ».

A distance, ces extravagances d'enfants perdus nous

1. Cf. H. P. Baudrilla rt. Revue iV hhloire el de littérature religieuse, 1. 111. 1898, n" 3 et 4.

2. É. OlUvier. L'Église et l'État au concile du Vatican, t. 1, p. 1 10.

laissent froids. Dans le milieu fiévreux où elles se produisaient en 1869 et en 1870, elles semaient 1" effroi dans une partie du public, surtout chez les natures impressionnables.

Le P. Gratry en est ému plus que de raison, d'autant plus qu'il croit à un lien secret entre l'infaillibilité et la doctrine théologique du pouvoir indirect des Papes sur le temporel des rois. La première lui semble un acheminement à la seconde. C'est aussi la pensée de W Dupanloup ; c'est celle de leurs amis politiques. La plupart des docteurs infaillibilistes ne sont-ils point partisans des deux doctrines? Par suite, l'accroissement de l'autorité des Papes n'est-elle pas une menace pour l'avenir de la société civile ? On n'a pas oublié le retentissant manifeste du 11 juillet 1868, où Louis Veuillot, dans des pages de haute et puissante inspiration, d'une plénitude et d'une éloquence qui rappellent Joseph de Maistre, annonce, sur un ton de prophète, presque de voyant, à propos de la bulle d'indiction du Concile, la lin d'un monde et le commencement d'un ordre nouveau. Pour la première fois, les souverains n'ont pas été invités à siéger dans cette assemblée législative. Entre l'Église et les États, l'union est rompue, s'écrie Louis Veuillot; la société moderne va à la dissolution et au chaos ; les Concordats vont être détruits ; une ère nouvelle s'inaugure. (( Par delà les longues fumées du combat et de l'écroulement, on entrevoit une construction gigantesque et inouïe; on entrevoit l'organisation chrétienne et catholique de la démocratie. Sur les débris des empires infidèles, on voit renaître une Confédération tmiverselle dans r unité de la foi, sous la présidence du Pontife romain, également protégé et protecteur de tout le monde ; un peuple saint, comme il y eut un Saint Empire. »

C'est l'oracle de la majorité des catholiques français qui parle ainsi. L'inquiétude gagne une partie de l'opinion, au point que Pie W juge à propos d'intervenir pour la rassurer. <( Le pouvoir indirect, dira-t-il, n'a rien de commun avec l'infaillibilité pontificale. Il fut une

conséquence du droit public en vigueur au moyen Ag-e du consentement des nations chrétiennes, qui reconnaissaient dans le Pape l'arbitre suprême de la chrétienté. La mauvaise foi seule peut confondre des objets si divers et des époques si peu semblables, comme si un jugement infaillible porté sur une vérité révélée a quelque analogie avec un droit que les Papes, sollicités par le vœu des peuples, ont dû exercer, quand le bien général l'exigeait. » (Discours du 20 juillet 1870.)

Mais à ce moment de trouble et de confusion, où l'émotion fait perdre la juste notion des choses et le sens de la mesure, les terreurs fantastiques ont beau jeu. Le P. Gratry n'y échappe pas. Il se prend à redouter non seulement l'infaillibilité doctrinale, mais l'infaillibilité personnelle, mais l'infaillibilité politique et gouvernementale. Voilà ce qu'il a déclaré lui-même dans une lettre à un de ses confrères de rx\cadémie i. Craintes chimériques, qui n'effleurent même point chez nous le président du conseil des ministres, M. Emile Ollivier, L'infaillibilité pontificale lui parait, au contraire, une question d'ordre purement théologique et doctrinal, dans laquelle l'État n'a aucun intérêt à intervenir; et il s'abstient, pour ce motif, de s'ingérer dans la discussion. Cette vue sereine des choses n'est point celle du P. Gratry. Toutes les inquiétudes de ses amis du Correspomlant, dont M. Daru se fera plus tard l'interprète ofticiel par un Mémorandum respectueusement comminatoire, retentissent au fond de son àme, l'agitent, le poussent aux extrêmes. Par suite, ce n'est point cette chimère d'infaillibilité personnelle, scientifique, politique, qu'il combattra; car il n'en est pas question; mais l'infaillibilité officielle et doctrinale elle-même, et de la sorte, il sera aux prises, non avec une école d'exaltés, mais avec la grande majorité de l'épiscopat.

Il hésite d'autant moins qu'il vient de se faire, trop

1. Lettre citée par le P. Adolphe Pevraud dans les Derniers Jours du P. Uralrij, p. iTi.

/apidement sans doute et d'après les documents qu'on lui a fournis, une conviction sur le fond du débat. D'éxranges découvertes scandalisent sa raison et sa foi. Il en est venu à croire « qu'il existe dans l'Église une école d'erreur, qui fait usage, sans le savoir, d'une longue tradition de mensonge et de fraude ; école qui a trompé déjà des milliers d'esprits, parmi lesquels saint Thomas d'Aquin; et qui peut, aujourd'hui encore, tromper les plus intelligents, et surtout les âmes les plus pures; que cette école de dissimulation, de ruse et de mensonge travaille à étouffer l'histoire révélatrice du pape Honorius, mutile l'antique bréviaire romain, qui, du \if au xvi° siècle, portait, en termes indiscutables, la condamnation d'Honorius comme hérétique et monothélite ». Cette altération frauduleuse du bréviaire romain lui parait bien constatée. En outre, la doctrine de l'infaillibilité s'appuie, selon lui, sur des documents frelatés, sur les fausses décrétâtes et sur des textes conciliaires et patristiques fabriqués par un faussaire du xiii* siècle. Nulle question n'a été davantage déshonorée par la mauvaise foi, nulle n'a été gangrenée plus à fond par la fourberie. « N'est-il pas temps que les hommes d'honneur, que les hommes de cœur, les hommes de foi regardent ce scandale en face, et chassent du temple, non plus seulement les vendeurs, mais les voleurs et les fabricateurs de fausse monnaie religieuse et morale ^ ? »

Telle est l'indignation du P. Gratry contre ce qui lui parait une conspiration permanente contre la vérité. De divers côtés on le pousse à intervenir; on lui en fait même une obligation de conscience.

11 se recueille intérieurement comme il en a l'habitude pour écouter « le seul Maître dont les hommes doivent recevoir les enseignements ». Convaincu que Dieu parle toujours à qui sait l'entendre, il oublie que la direction indi\dduelle donnée au fond de la conscience de chacun ne saurait être en contradiction avec la direction sociale

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