Lettre manuscrite
cupations de la vie, à lui inspirei la passion de la justice et delà vérité, à faire de lui un apôtre de la lumière et du bien sur le modèle de Jésus-Christ. Le dialogue qu'ils échangent rappelle les plus beaux de Platon. Ce langage, si nouveau qu'il fût à l'oreille de l'écolier, n'en répondait' pas moins merveilleusement aux aspirations secrètes de son âme. Il était charmé, dilaté, entraîné. Seulement, reprenait son ami, si vous voulez entrer dans cette vie supérieure, il faut avant tout vous purifier. Commencez par rentrer en vous-même, rougissez de vos fautes, humiliez-vous et demandez-en pardon à Dieu. Par cet acte de vigueur et de vérité vous deviendrez un autre homme. Préparez-le par la prière et soyez assuré que Dieu vous répondra et eilectuera en vous ce cjn'il veut ' .
Ainsi fut fait. Le jeune philosophe cria vers le Père céleste, et le lendemain, il allait se jeter aux pieds d'un prêtre. Celui qu'il rencontra était un vieillard austère, qui le soumit à l'épreuve, eut « Fheureuse inspiration » de lui faire attendre plusieurs mois l'absolution et la grâce de la communion. Dans cet intervalle, un travail profond se fit en lui. Il comprit l'insuffisance de la logique pure, la vanité de la littérature c[ui a perdu contact avec la vérité vivante ; il se rendit compte que la religion est autre chose qu'une théorie abstraite, qu'elle est une force; que la vérité est un être, une substance qui est Dieu. Et quand il reçut l'absolution de tout le mal quil avait commis depuis sa première communion, il éprouva un sentiment nouveau et dune suavité inexprimable, un sentiment oublié depuis longtemps, la douceur et la paix de l'état d'innocence. « Mon cœur, mon âme, dit-fl., mon sang, mon corps et mon esprit, le tout ensemble sentait
1. « Celui qui a eu l'honneur d'amener le P. Gratry à l'Évangile et de donner ainsi à l'Église un de ses défenseurs les plus éloquents et à l'apologétique chrétienne un de ses plus brillants champions, se nommait Latrèchc. 11 devint prêtre et chapelain français à l'église de Lorette. 11 est mort à Lorette, en 1882, et, d'après son désir formel, a reçu la sépulture des indigents. » (Note de l'abbé de Broglie, qui a conversé avec lui en 1878. Quinzaine, \" nov. 1894, p. 7.)
de même et tressaillait de joie. Je retrouvais ma douce et pure enfance ^. »
11 s'élança avec transport dans la lumière, tendant les bras à Dieu, et lui disant : « (Vest vous que je veux. » Et c'était pour toujours.
Il était transformé.
De pareils changements ne sont point rares. Sans parler des conversions miraculeuses dues à un coup brusque et direct d'en haut, depuis celle de saint Paul jusqu'à celle d'Alphonse de Ratisbonne, combien d'autres sont le résultat de causes providentielles qui lentement et sûrement retournent l'âme par degrés vers la lumière et vers la bonté divines ! Chaque génération en compte beaucoup plus qu'on ne pense, qui ne font pas de bruit dans l'histoire comme celles de Lacordaire et de Gratry, et qui n'en sont pas moins aussi remarquables que bien établies. Il est rare qu'une âme soit à ce point cuirassée d'erreur ou d'iniquité qu'il n'y reste pas un point découvert et sensible aux touches de la grâce. Gratry était tout enveloppé de préjugés sans doute ; cependant il n'avait douté que par instants de l'existence de Dieu ; et, depuis un an, il avait retrouvé la foi au Souverain Bien vivant et personnel. Il y avait là un terrain tout préparé pour la semence chrétienne. Rien d'étonnant qu'elle y ait levé et qu'elle y ait fructifié si rapidement. Un célèbre libre penseur n'a-t-il pas écrit : « Si je croyais au Dieu créateur, je me ferais catholique ~. »
Qui ne se rappelle une des pages les plus émouvantes d'un autre philosophe, qui fut, lui aussi, un chercheur, en môme temps qu'une âme très noble et très religieuse, Charles Sccrétan? il s'était heurté, comme toute intelligence qui réfléchit, à l'obsédant et redoutable pro-