‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 232 sur 263 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

L'homme qui reçoit un coup violent sur la tête, reste un moment comme étourdi, hors d'état de se mouvoir et d'avancer. Sa vue se trouble, il fléchit sur lui-même et tâtonne ; il lui faut du temps pour se reconnaître, pour se rendre compte du lieu précis où il se trouve et du chemin qu'il doit prendre. Telle est à peu près l'image de la crise psychologique que traversa le P. Gratry après la définition conciliaire. La pensée d'une révolte contre l'autorité enseignante de l'Église lui eût fait horreur. Il n'eut pas à la repousser. Les protestations du D'Dœllinger et de l'ex-Père Hyacinthe, leur appel à un futur concile « véritablement libre et œcuménique », n'eurent aucun écho dans son âme. « Jamais la moindre pensée ne m'est venue d'être en opposition avec l'Église, pas plus qu'avec N.-S. J.-C. », écrivait-il le 18 novembre 1871, et c'était l'entière vérité.

Seulement comme beaucoup de mathématiciens et de philosophes, il était homme à idées fixes et il avait peine à s'en déprendre. Rien de plus dangereux dans le domaine historique et critique. On devient facilement prisonnier d'un système ou dupe de la logique abstraite. De plus, l'assaut de ripostes et d'injures qu'il avait subi,

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la suspicion dont il était devenu l'objet, malgré la droiture de ses vues, l'avaient troublé et bouleversé. Il était dans l'état d'un homme qui cherche à voir et à comprendre, qui ne voit et ne comprend pas. Un acte machinal d'adhésion n'eût pas été digne de lui. Il attendait que le calme et la lumière se fissent dans son esprit. Il méditait et il cherchait, plongé dans une profonde tristesse. Les désastres qui fondaient sur la France et la couvraient de sang et de ruines, ajoutèrent à son accablement. Les horreurs de la Commune devaient y mettre le comble.

Au milieu de cette inexprimable agonie, la Providence vint à son aide. D'excellents amis, cœurs admirables, qui avaient autrefois prodigué leur dévouement à M. Ampère et à l'abbé Perreyve, lui offrirent à Pau une chaude et réconfortante hospitalité ^ Il l'accepta avec reconnaissance. Il y trouva pour l'hiver un lieu fixe, un climat doux, une oasis de paix, une société compatissante, un groupe de belles et bonnes âmes, qui l'entourèrent de sympathies, de soins et d'attentions délicates.

Au printemps suivant, au moment où il rentrait à Paris, la Commune le rejeta sur Bruxelles, où il avait quelques attaches de famille. De nouvelles peines l'y attendaient. L'archevêque de Malines, IVP Dechamps, contre qui il avait engagé une si vive polémique pendant le Concile, crut devoir exiger de lui un acte public d'adhésion à l'infaillibilité. A ce prix seulement, il consentait à lui accorder l'autorisation de dire la messe dans son diocèse. Le procédé parut blessant au P. Gratry. Au moment où la discussion était libre, il avait combattu selon sa conscience et son droit ; depuis il s'était renfermé dans le silence et n'avait rien écrit contre le dogme défini. On semblait donc, sans raison suffisante, le soupt^onner de révolte. Il refusa de se soumettre à une formalité ainsi

1. M. et M""" Cheuvreux. Je tiens ces détails de M"» la maïquiso de Montebcllo, leur petite-lille, qui a bien voulu aussi nie conmiuniquor l:i correspondance du P. Gratry avec sa grand'mère. — Voir aussi Pn niers mois de l'abbé Perreyve à Pau.

imposée. Elle lui paraissait injurieuse. L'archevêque, très bon et très affectueux au fond, insistait, lui offrant l'hospitalité chez lui, afin de le voir dans l'intimité et de l'entretenir cœur à cœur. « Vous resterez chez moi, lui disait-il, et vous célébrerez dans ma chapelle pendant que vous rédigerez l'acte que l'Église demande de vous. »

Le P. Gratry ne céda pas. Mais l'épreuve était cruelle pour son cœur sacerdotal. Il pria M'"*' de Montalembert, alors à Bruxelles, d'intervenir près de M""" Dechamps. Elle se prêta d'autant plus volontiers à cette démarche qu'elle compatissait à des souffrances dont elle savait toute l'amertume. Mais, auparavant, elle exhorta vivement le Père à déférer au vœu de l'archevêque. « Je travaille à m'éclairer, reprit-il, et je cherche activement dans les Pères le petit diamant de la vérité, et j'espère le trouver bientôt. » — « Mais il est tout trouvé, lui répondit M"^ de Montalembert, c'est la définition du Concile. » Pour le moment, elle n'en put tirer autre chose. Elle n'en usa pas moins de toute son éloquence pour essayer de fléchir M"' Dechamps, mais inutilement'. Cependant celui-ci renouvelait ses instances près du P. Gratry. Le dimanche des Rameaux 1871, par une lettre pressante, il faisait appel à toute la religieuse noblesse de son âme, au souvenir de leurs anciennes et si cordiales relations. Tout en lui expliquant le sens précis et la portée exacte du décret conciliaire, il lui citait l'exemple du comte de Montalembert, très opposé, lui aussi, au dogme du magistère infaillible, et mort quelque temps avant la définition dans les dispositions d'acquiescement les plus édifiantes,

« MonRévérend Père, luiécrivait-il, j'ai oublié de vous parler hier de ce que M"^ de Montalembert m'a dit des sentiments de son mari à l'égard de la définition alors attendue. L'illustre soldat de l'Église, étendu sur

1. C'est M""" de Montalembert qui a raconté elle-même ces détails à rnon confrère et ami le P. Lecanuct.

son lit de douleur, s'entretenait avec une personne de sa famille. « Charles, lui dit-elle, que ferais-tu si Tinfaillibilité était définie par le Concile? » — « Mais, je croirais » , lui répondit-il ; et puis relevant la tête, comme autrefois à la tribune, il ajouta : « Qu'est-ce donc que tu attendais de moi? » Il se sentait blessé de voir mettre sa fidélité en question.

(( Cette fidélité lui eût été facile, car il n'aurait pas trouvé, dans la constitution Pastor œterniis, tout ce qu'on lui avait dit de Fiiifaillibilité, quand il écrivit sa malheureuse phrase sur la prétendue idole que l'on voulait ériger au Vatican... »

Il terminait ainsi : « Mais vous allez réparer vos fautes, j'en ai la ferme confiance, à l'aide de Notre-Dame de Flmmaculée Conception. Vous écraserez d'un pied vainqueur le serpent de l'amour-propre, en faisant succéder à la publicité de l'attaque, la publicité de votre adhésion au Concile œcuménique. Ne manquez pas de venir me voir i. »

Au mois de juin suivant, le P. Gratry rentra à Paris où il ne devait faire qu'un court séjour. En partant, il adresse à M-"" Dechamps cette lettre touchante et significative : (( J'emporte de Belgique, avec vos lettres, Monseigneur, votre souvenir tout lumineux de charité, sauf wm réserve. Mais je ne pense pas à cette réserve. » — Par cette réserve, il entendait l'interdiction de célébrer la sainte messe.

Plus tard, il lui écrivait encore de Suisse : ^ Tous les jours, je me reproche de ne pas vous écrire... Votre souvenir me revient très souvent et avec une affection cordiale... Je vous vois toujours si plein de cœur,

si souriant à votre vieil ami Vos conversations et vos

lettres, mon cher Seigneur, m'ont aidé au travail à'êclaircissement, et il me semble que j'y suis parvenu ~. »

1. Vie du Cardinal Dechamps, par le P. Henri Saintrain, p. l!S8. L'autour de ce livre paraît avoir bien mal connu 1 ïmie du P. Gratry, quand il le présente comme un « dcvoyé et un transfuge ». Cea termes no sont pas seulement blessants, ils sont inexacts.

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