Id. Jbid., p
Cependant ces secousses successives et ces chagrins avaient profondément altéré une santé fatiguée par toule une vie de travail intense. Depuis plusieurs mois déjà, les premiers symptômes dun mal inquiétant s'accusaient de plus en plus. Une tumeur glandulaire se développait sous la joue gauche et prenait peu à peu des proportions effrayantes. En septembre, le D'' Lustreman, beau-frère du Père, et le D' Richet lui conseillèrent d'aller, pendant l'automne, tenter une cure de raisin à Montreux, sur les bords du lac de Genève. Il s'y rend le 8 octobre. Le mal local ne cesse d'augmenter et menace de l'étouffer. Les premiers jours, il erre seul de pension en pension, exploité par les maîtres d'hôtel, cherchant la tranquillité et ne la trouvant nulle part. « Il avait l'air si abandonné et si malheureux, ce prêtre si vénérable et si digne, que, sans le connaître encore, quelques dames charitables en prennent pitié, et l'entourent d'attentions et de prévenances. Elles lui cherchent un appartement bien exposé, indépendant, ouvert sur un bel horizon. ■» De son côté, dans sa détresse, il avait fait appel à une famille d'Alsace, — « des amis de 35 ans » — dont les fds avaient été ses élèves à Strasbourg. « Neviendrez-vouspas à mon secours? leur écrivait-il. Si vous ne m'aidez pas à vivre, vous m'aiderez du moins à mourir. » Ces excellents cœurs n'hésitent pas : ils accourent de Sainte-Marie aux-Mines et trouvent le pauvre malade dans un état d'abattement profond. « Il passait des heures entières dans un mutisme absolu i. »
1. Ces détails ot un grand nombre de ceux qui suivent sont emoruntés âux Mémoires manuscrits et inédits de la famille Mohlerelle- /néme, qui, du 15 octobre au 7 février, ne cessa de prodiguer au P. Jratry ses soins délicats et son infatigable dévouement. Elle a bien voulu me les communiquer, ainsi que toute la correspondance échangée avec le P. Gratry. Ce récit, simple ot touchant, arrache des larmes : il témoigne d'une noblesse de sentiments et d'une générosité chrétienne peu communes.
454 LE PERE GllATRY.
Dès le mois de novembre, dit de son côté le cardinal Perraiid dans les pages émues et émouvantes où il a raconté les derniers jours du P. Gratry, « la tumeur formait une masse compacte et dure, qui devait bientôt s'étendre jusqu'à l'épaule, peser d'un poids très lourd sur la mâchoire inférieure et le larynx, et bientôt déterminer de graves accidents. La difficulté de la mastication et de la déglutition des aliments solides fut bientôt telle qu'on dut se borner à le soutenir par des aliments liquides ; et, encore, fallut-il en diminuer de jour en jour la quantité, pour ne pas l'exposer à de périlleuses suffocations. Si quelque accident plus terrible ne survenait pas, le P. Gratry était exposé à mourir de faim » '.
Au milieu de ces tortures et de ces angoisses, il n'en écrivait pas moins ces lignes où le prêtre se retrouve tout entier : « Un seul point devient plus simple dans mon être; c'est la résolution du bien complet, de l'Évangile entier, la substance surnaturelle de l'amour divin, remède à tous les maux du genre humain. » Et plus tard : « Je pense à ceux qui sont plus malades que moi, qui n'ont pas un ami, pas un morceau de pain, pas un abri, et qui sollicitent, avec un esprit incertain, leur entrée dans un hôpital. Et n'ai-je pas, au début de ma vie, fait vœu de rester pauvre ? - »
Cependant, depuis qu'on savait la santé du P. Gratry très gravement atteinte, les catholiques attendaient do lui une pleine et cordiale adhésion aux décrets du Concile. Plusieurs savaient qu'en septembre, il avait nettement affirmé au P. Lescœur et à d'autres son acquiescement sans réserve. Mais le public n'en était pas instruit. Après M^' Deschamps, M^ Pie lavait pressé avec une
1. Derniers jours du P. Oralry, etc., pages publiées en 1872.