Souvenirs de ma jeunesse, p
ce vœu un seul jour. Il a l'ait le bonheur de ma
vie
1. Souvenirs de ma jeunesse, p. 107. — Les grandes âmes sont sœurs. Lire dans la Quinzaine du 16 novembre 1900, les pages émues de M. Eugène Tavernicr sur Vladimir Solovieiv. Ce brillant philosophe, qui avait lloltode l'alhéisme au bouddhisme et au spiritisme, reconnut enfin dans le christianisme la vérité vivante. Il renonça à tout pour s'en faire l'apôtre, avec une générosité et un désintéressement héroïques, pour rattacher son pays à l'Église catholique et au centre de la religion universelle. 11 est mort à la peine sans regret et sans découragement.
Cependant, il ne songeait nullement à se faire prêtre. Le clergé était encore l'objet de son mépris. Ce n'était pas dans l'ombre des séminaires, à huis clos, mais en plein soleil, et, pour ainsi dire, sur la place publique qu'il entendait, exercer son apostolat. Les conditions futures n'en paraissaient pas très nettement dessinées; peu importait. Pour le moment, il voyait clairement ce qiil avait à faire. « Beaucoup dhonnêtes gens s'enfoncent dans l'irréligion sous prétexte de mathématiques, de chimie ou d'anatomie. » Il fallait leur montrer l'union possible et nécessaire de la science et de la foi.
Une parole des Soirées de Saint-Pétersbourg l'avait beaucoup frappé et lui avait comme tracé la direction à suivre. La voici : « Attendez que l'affinité naturelle de la science et de la religion les ait réunies l'une et l'autre dans la tête d'un homme de génie ! . , . Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure encore. » Sans prétendre au rôle de chef et de coryphée dans ce mouvement de transformation, il voulait du moins contribuer pour sa part à le préparer et à le hâter. Il avait un commencement de culture littéraire et philosophique. MaiS;, du côté des sciences, tout lui manquait.
tîG LE PERE GRATRY.
Explorer ce pays ignoré, l'étudier, en vue d'y relever exactement les obstacles de toute nature auxquels venait se heurter la foi religieuse de tant de contemporains, tel lui parut être son premier devoir. Pour réaliser ce plan, le moyen le plus pratique et le plus sûr n'était-il pas de se faire admettre à l'École polytechnique et de s'initier, près de vrais savants, aux connaissances et à la méthode scientifiques? Il le pensa et son parti fut aussitôt pris : il entrerait à cette école.
C'était un tour de force à accomplir. Le candidat avait dix-neuf ans et demi. Il ne savait pas faire une multiplication et il n'avait qu'un an devant lui. Parents et amis le détournaient de ce projet comme d'une aventure et d'une folie. Ils oubliaient, remarque Vitet, de quelle force est capable l'enthousiasme religieux. Au besoin, il fait des miracles. On le vit bien. Les mathématiques élémentaires furent parcourues pendant les vacances, et des efforts surhumains vinrent à bout, en un an, des mathématiques spéciales. L'heure de l'examen arriva, heure solennelle et décisive; car l'épreuve ne pouvait se recommencer. Au moment de s'y rendre, Gratry se mit à genoux et fit cette prière : « Seigneur, mon Dieu ! c'est pour vous que j'ai travaillé cette année; je livre le reste à votre providence. Si c'est votre volonté que j'entre à cette École,vousme ferez recevoir. Sinon,vous me ferez refuser. »
Il fut reçu 1.
Le régime de l'école est dur, et il était tel alors qu'il est aujourd'hui. « On travaillait depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à deux heures et demie, c'ost-à-dire neuf heures de travail contmu, interrompues seulement à sept heures et demie par une récréation d'une demiheure, pendant laquelle on mangeait un morceau de pain. Le premier repas était à deux heures et demie. '>
Mais voici pour une nature essentiellement poétique, imaginative et aimante, une plus pénible épreuve : vi-
1. Los programmes d'alors étaient moins chargés que ceux d'aiijoui' d'hui, remarque l'abbé de Broglie; néanmoins on a peine iicomprendn
•comment il réussit.
vre pendant deux longues années d'arides et froides mathémathiques ! Goûts et joies, il fallait tout immoler, et, en même temps, arrêter dans son essor un talent naissant et plein de promesses, l'ensevelir momentalaément sous les formules et sous les chiffres, au risque de l'étouffer. Ce fut comme une révolution dans toutes les facultés, (( Toute ma sève, dit-il, devait abandonner le côté de l'esprit qu'elle avait vivifié pour nourrir de tout autres organes... Plus d'idées, plus d'élan, plus de poésie, plus d'harmonie, plus de musique, plus de couleur, plus de cœur, plus de vie... La vie devenait un dessin linéaire. » Enfin, parmi ces camarades préoccupés avant tout de leurs équations, rarement religieux et d'ordinaire fermés aux confidences intimes, cruelle était la sensation d'isolement. De tous côtés, les fibres les plus délicates du cœur étaient ou comprimées ou blessées. On devine l'intensité d'une pareille souffrance. Elle tourna bientôt à la tristesse mortelle. « J'avais rompu avec tout ce que j'aimais, écrit-il... De plus, je rompais avec mon siècle dans toute la force du mot. Le siècle, dont les passions, les préjugés, les illusions, les enthousiasmes, m'avaient bercé, porté, enivré, m'était maintenant contraire, comme je lui étais opposé. Tout était lutte, rupture, brisement, contradiction. Pendant un an, j'avais lutté avec une allégresse triomphante ; Dieu remplissait mon cœur de joie et d'espérance. Maintenant, Dieu semblait me livrer à moi-même, me laisser seul, nu, dans les ténèbres et sous le froid. Je vis et je sentis avec terreur mon isolement, ma faiblesse, et je fus privé de toute espérance. Tout était fini pour moi sur la terre. Jamais je n'y aurais une demeure, une famille, un foyer. Et d'ailleurs, qu'importait cette terre d'un jour? Tout cet univers, toute notre terre ne me paraissait plus qu'un amas de poussière et de boue, et mon corps une plante fanée, jetée sur cette poussière ou cette boue. Je ne voyais plus devant moi que la mort^. »