‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 28 sur 263 · Souvenirs de ma jeunesse, p · texte numérisé non relu

Souvenirs de ma jeunesse, p

Une désolation si profonde retentit inévitablement dans les organes. La santé s'altère. Le système nerveux, surexcité par des années de travail acharné, devenait d'une imjîressionnabilité maladive. Des cauchemars effrayants agitaient les nuits et faisaient du sommeil un supplice. La soufl'rance atteignait un degré indicible. Et pourtant, là n'était point la pire épreuve. Le ciel, en effet, semblait se fermer sur la tête du pauvre jeune homme. Aucune consolation intérieure ne le visitait. Les vérités de la foi, qui l'avaient transporté de joie, lui semblaient ternes et vides comme des ombres. Elles ne lui apportaient aucun soulagement. Il ne voyait plus la raison de son sacrifice. A quoi bon tout ce travail? se disait-il. A quoi bon pour mon bonheur et pour le bonheur des hommes? A vingt ans, vivre sans joie sur la terre, obligé de la mépriser, de mépriser ce monde et cette vie! Et pourquoi? Qu'est-ce que la vue éternelle de l'essence de Dieu? Qu'est-ce que cela peut dire au cœur ? Le découragement était affreux et peut donner une idée du purgatoire. Le désespoir n'était pas loin. Il s'exhalait par une plainte intérieure, semblable à celle du divin crucifié et de toutes les âmes broyées par le malheur : « Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné? »

Gratry eut alors la tentation de sortir de l'École. Il n'y céda pas. Seulement l'heureuse pensée lui vint de modifier l'emploi de son temps, et de faire de sa journée deux parts: la première consacrée aux études réglementaires, la seconde donnée à la lecture de l'Evangile et à la méditation écrite. Peu à peu le calme se rétablit dans son Ame, la lumière y revint avec la vie. Le printemps succédait à l'hiver. Le premier sentiment qui s'y réveilla avec une puissance merveilleuse fut l'amour profond et dévoue pour les hommes, ses frères, le désir de les rendre meilleurs et plus heureux. Cet amour ranima tout son être, lui rendit la force, la joie et l'élan.

C'est alors que surgit à son imagination une sorte de vision mystique et lumineuse, celle d'une cité idéale dont toits les habitants sainiaient. Cette cité a été souvent décrite avec un charme pénétrant dans ses livres et dans ses discours. Ce n'était pas le ciel; c'était encore la terre, mais la terre régénérée et transformée par le ferment évangélique. La vision prenait corps sous le regard du contemplateur et devenait une réalité sensible et splendide.

« Je vivais dans cette ville avec une incroyable félicité, dit-il. J'en voyais les maisons, les rues, les habitants. Il n'y avait pas là un seul menteur, pas un seul traître, tous se fiaient à tous; tous se soutenaient, se défendaient avec ardeur; la moindre souffrance, la moindre peine accumulait vers celui qui souffrait toute l'énergie de tous les cœurs. Tout était noble, tout était digne, généreux, courageux; tout était plein d'une lumineuse sérénité. La mort régnait encore, puisqu'on était sur terre; mais avec quel espoir, et au milieu de quel amour, de quelles tendresses, de quels hymnes et de quels adieux s'en allaient les mourants! La mort arrachait au mourant et aux vivants une larme et un sourire, et l'on relevait aussitôt la tête avec confiance pour reprendre la marche sacrée, le travail saint vers Dieu. — Dans cette céleste ville où tous les habitants s'aimaient, tous se rencontraient avecjoie, connus ou inconnus, et tous voyaient en tous des frères, des sœurs, de même cœur, de même âme, de même sang. »

Les détails se précisent. Les rues, les places se dessinent avec netteté. Les hommes circulent, vont et viennent. On les connaît par leurs noms. Voici un groupe de femmes d'une royale beauté et tel que Raphaël seul le saurait peindre

Telle est la ville oui le P. Gratry affirme avoir vécu plusieurs mois. Elle lui rappelle ces grandes paroles de l'Apocalypse : « \idi civltatem sanctam, Jérusalem novam, descendenlem de cœlo a Deo'^. J'ai vu la cité sainte

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