Souvenirs de ma jeûneuse, p
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Après quarante ans, le souvenir de cette parole admirable était encore vivant. « C'est Tune des choses les plus belles et les plus étonnantes que j'aie jamais vues, écrivait le P. Gratry en 1868. Je n'ai jamais vu d'auditoire écoutant ainsi; jamais pareille émotion religieuse, jamais tant de larmes de joie, d'espérance, d'adoration. C'était incomparable. Les grands succès à la cathédrale, qui ont suivi, n'étaient rien en comparaison ^ »
Des sympathies fondées sur la communauté des vues et des goûts, s'établirent rapidement entre les membres de la société et le nouveau venu. Le rapprochement, si étroit qu'il fût, n'alla cependant point jusqu'à la fusion complète. « Nous devons à la vérité de le dire, écrit labbé de Régny, A. Gratry a vécu douze ans dans l'intimité de cette réunion d'amis, mais il n'a jamais été ïnembre de la société -. »
On ne laisse pas d'en être surpris tout d'abord et on en cherche la raison. Problème délicat, qui touche aux secrets de la conscience et sur lequel il est difficile de dire le dernier mot. Voici cependant quelques indications propres à l'éclairer et à mettre sur le chemin de la solution.
Comme les autres jeunes gens, Gratry avait une vénération singulière pour jM"^ Humann et une confiance entière en sa direction. La belle intelligence, le grand cœur, la piété profonde de cette femme supérieure lavaient gagné tout de suite. Mais, à aucun moment, il n'y eut, entre M. Bautain et lui, attrait réciproque, ni harmonie préétablie.
Traits lins, distingués et en relief, regard perçant, air d'autorité répandue dans toute la personne, avec <(uelque chose d'imposant, de facilement volontaire et dominateur, M. Bautain était une personnalité très accusée. 11 forçait l'estime par l'esprit de foi, la droiture et la franchise; l'admiration par la variété de ses talents et
1. V. Étude sur M. l'ahln' Bautain, par Antoine Caïupaux, p. '27. ','. Onvi-age cité, p. 15S.
par son éloquence ; mais l'abord froid et austère ne laissait pas assez paraître la bonté qui était au fond de l'âme. Tout d'une pièce, fait pour commander plus que pour gouverner, il ne semble pas avoir eu, au même degré que les autres dons, celui de s'insinuer dans les cœurs. Il tenait à faire prévaloir ses idées. De là vient que plusieurs de ses disciples, les Ratisbonne, les Level, les Goschler, les Bonnechose, se détachèrent successivement de lui. Gratry ne s'y était jamais attaché. Il était une de ces âmes délicates, impressionnables, discrètes et réservées, vivant en dedans, qu'il faut deviner pour en apprécier les trésors. C'est par la sympathie, la confiance, l'aifection qu'on s'en empare, qu'on les captive, qu'on en fait des instruments d'une souplesse et d'un dévouement à toute épreuve. Ceux qui se connaissent en hommes savent cela et en tirent des merveilles. Or, M. Bautain ne paraît pas avoir compris à quelle nature exceptionnellement riche il avait affaire. Il vit les défauts d'abord; il se préoccupa, non sans raison peut-être, de quelques lacunes extérieures, d'une certaine exaltation scientifique, de quelques marques d'originalité et d'une indépendance d'esprit, pour ainsi dire incompressible. Voilà du moins ce qui semble ressortir de quelques documents confidentiels récemment publiés ^.
Tout en habitant sous le même toit que ses disciples, en effet, M. Bautam demandait à chacun de lui rendre compte par écrit de son état intérieur, et il répondait par écrit. Quelques-unes de ces réponses au jeune Gratry nous sont parvenues. Elles sont remarquables par l'élévation de la pensée, par la lumineuse sûreté de Ja direction, mais elles signalent avec fermeté, même avec raideur, les points faibles à surveiller ou à fortifier : la présomption de la science, l'indiscipline de l'esprit, l'irrégularité extérieure, les théories fausses qui encombrent l'intelligence et la dispersent loin de son centre qui est
1. Je les dois à l'obligeance de l'infatigable chercheur et de l'érudit bien connu, M. l'abbé Ingoid, qui les a publiés dans la 3« série de ses Miscellanea alsalica, Paris, Picard.
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Dieu. Il est curieux de constater que quelques-unes de ces tendances ont conduit plus tard le P. Gratry à de pénibles mécomptes.
Comme toutes les natures vives, spontanées, primesautières, de libre et franche allure, Gratry, en eflot, souffrait d'être astreint à l'uniformité du train commun; il redoutait la régularité monotone et la correction comme une compression ou un étouffement des facultés. L'abbé Bautain va droit à l'objection et lui dit : « Quant aux effets de ce que vous appelez la correction, bien loin de vous abattre et de tuer la science en vous, ils vous feront vivre au contraû'e et développeront le sens pour la vraie science. Ce qui sera tué en vous, c'est la présomption de la science et la réflexion que vous en faites pour vous l'approprier et la posséder en vous-même. Votre bon ange, qui parle dans votre conscience, vous a très bien dit qu'on ne peut acquérir le goût de la justice et de la vérité sans discipline. — La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse i. » Ailleurs il lui conseille de faire une retraite de huit jours, en vue « de se vider complètement de toute la fausse science, de toutes les fausses doctrines et théories dont son esprit est encombré. Ainsi, il sera ramené à l'état d'un enfant de Dieu ou du bien » -.
Telle était l'appréciation du maître sur le disciple au bout d'une année de vie commune. Kien de surprenant, après cela, que Gratry déclare « avoir été entraîné beaucoup moins par le professeur que par la sainte ». Il se sentait « opprimé » '^. Le temps passait sans qu'il prit *de décision au sujet de sa vocation sacerdotale. <( Vous ne pouvez continuer de vivre ainsi à vide, » lui disait un peu rudement, mais avec raison, l'abbé Bautain.