Soinienirs de ma jeunesse, p. 1(Î8-1G
Sans doute M"* Humann s'était trompée sur la vocation de cette âme généreuse ; mais, là où elle ne se trompait point, c'était en mettant dans les fondements dune vie apostolique ce qui en fera la force et la fécondité, uii grand sacrifice, (c Si le P. Gratry, a dit excellemment le P. Adolphe Perraud, a creusé avec tant de profondeur, analysé avec tant de justesse, expliqué avec une éloquence si émue, la grande loi du sacrifice comme condition essentielle de la vraie vie de l'âme, c'est parce qu'un jour, il avait résolument renoncé à toute activité, à toute parole, à tout éclat, à toute action sur les hommes, pour demeurer enseveli avec Jésus-Christ, seul, derrière les murailles d'un monastère inconnu. Voilà pourquoi Dieu lui donna une parole puissante, une action à la fois étendue et profonde, le don d'éclairer les âmes, le don meilleur de les transformer, en leur faisant accepter à leur tour les plus douloureux renoncements en vue du royaume de Dieu. ^ »
Une fois ce résultat acquis, la Providence intervint. Le g rain de blé avait été mis en terre , il y était mort ; il allait, selon le mot de l'Évangile, porter beaucoup de fruit.
La P»évolution de 1830 dispersa les religieux du Bischenberg et rendit à Gratry la libre disposition de sa volonté.
Elle créait en même temps des loisirs à l'abbé Bautain. La robe du prêtre, le caractère hautement chrétien de son enseignement à l'Académie, lui valurent, avant la reprise de ses leçons, les honneurs d'une émeute. Comme toutes ]es administrations, celle de l'Université n'aime point d'être troublée dans sa quiétude ; elle a horreur
1. A llocutîon prononcée dans la chapelle des religieuses de la Retraite, le 14 janvier 1873.
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des affaires. Sans coup férir, elle capitula devant la crainte de nouveaux troubles. Le cours fut suspendu pour deux ans.
Profitant de ces circonstances, révoque de Strasbourg, M^"" de Trévern, préoccupé de la situation politique et inquiet pour l'avenir financier de son Petit Séminaire de Saint-Louis, s'empressa d'en offrir la direction à la société naissante. Il en connaissait tous les membres. Ils avaient passé par. sa maison de hautes études théologiques à Molsheim. Nul, plus que lui, n'en appréciait la valeur intellectuelle et les vertus. La combinaison réunissait, à ses yeux, tous les avantages, étant à la fois une bonne œuvre et une bonne affaire. Outre une excellente formation scientifique, en effet, la nouvelle administration, en raison de la fortune personnelle de plusieurs de ses membres, renonçait généreusement à tout traitement et se dévouait sans aucune espèce de rétribution. Ce contrat idéal fut ainsi conclu et ces Messieurs prirent possession du Petit Séminaire en octobre 1830.
C'était juste le moment où Alphonse Gratry, devenu libre et dispouD^le, se présentait à l'évêque. Sa vocation était décidée. Il reçut aussitôt la tonsure et l'habit clérical et se réunit avec joie à ses amis. Il inonta rapidement les degrés qui conduisent au sacerdoce. Sousdiacre le 18 décembre 1830, en même temps que Henri do Bonnechose , diacre un an après, il était ordonné prêtre à la fm de 1832, et disait sa première messe au Petit Séminaire en la fête de l'Epiphanie 1833. 11 avait vingt-huit ans.
Pendant ce temps-là, et tout en étudiant la théologie, il professait la rhétorique. Il préparait aussi le doctorat es lettres, et il soutint une thèse en 1833 sur les préceptes de la rhétorique. Il garda sa chaire pendant quatre ans, la partageant avec l'abbé de Bonnechose. Celui-ci était chargé de l'enseignement du français, Gratry du latin. « Cette division du cours, empruntée aux collèges royaux de Paris, mettait en relief, écrit M^"" Besson, chacun selon leur mérite, les deux professeurs. L'al>l)é de Boiuiechose,
initié par huit ans d'une magistrature élevée à la pratique de l'éloquence, porta dans son enseignement, l'éclat, la dignité, la grandeur qui caractérisaient sa parole. L'abbé Gratry, plus familiarisé avec les langues anciennes, avait quelque chose de plus subtil et de plus aventureux. On pouvait, en les rapprochant, se faire déjà quelque idée de leurs destinées... Au reste, ces deux hommes dont le caractère était si différent, avaient conçu l'un pour l'autre, dans l'enseignement du même art et dans l'exercice du même ministère, une singulière estime. Leurs élèves, en les distinguant, leur témoignaient le même respect, sachant qu'ils étaient tous deux sortis du monde et qu'ils servaient tous deux l'Église avec autant de désintéressement que de conviction. L'abbé de Bonnechose avait plus de prestige à leurs yeux, l'abbé Gratry leur était plus agréable ; ils tiraient de leurs classes respectives un égal profit *. »
Mais dans les petits séminaires, en raison de la pénurie des ressources et du personnel restreint, les fonctions de chacun sont généralement multiples et la vie très laborieuse et très active. En même temps qu'à l'enseignement classique, il faut pourvoir à l'instruction religieuse et à la prédication, à la surveillance de nuit et de jour des internes, à la direction morale et individuelle des enfants. La charge professorale s'aggrave toujours d'un fardeau additionnel plus ou moins lourd et qui d'ordinaire va diminuant sur les épaules des moins aptes ou des habiles, et grossissant sur celles des plus dévoués. Il en est ainsi partout. La petite société de Strasbourg accepta généreusement ces conditions de labeur. Ce qu'elle déploya de vigueur et de zèle, ce qu'elle supporta de fatigues pendant quatre ans n'est pas croyable. « On était jeune, plein de foi et d'ardeur, dit l'abbé de Régny : on vivait avec des frères, on aimait les enfants; en un mot, on était heureux. Le meilleur délassement était d'aller, deux à deux, à tour de rôle, dîner le soiretpasser