Souvenirs de ma jeunesse, p
On sait les événements qui suivirent. Le mérite et le iprestige de ces maîtres d'élite, leur autorité exceptionnelle, la bienveillance hautement déclarée de Tévêque à leur égard, éveillèrent la jalousie. Cette triste et basse passion, si commune parmi les hommes, se rencontre parfois aussi là où l'on ne s'attendrait pas à la trouver, chez des apôtres de l'Évangile. Pour dénigrer et nuire, tous les moyens lui sont bons. Elle s'attaqua d'abord par des voies détournées à l'abbé Bautain et à ses confrères. On critiquait leur mise soignée, leur air de fierté, leur prétention de renouveler les méthodes d'enseignement et de prédication. Puis, ce fut la doctrine qui devint suspecte. Il est vrai que M. Bautain ne faisait pas à la raison sa part : elle lui avait été de si peu de secours à l'heure de l'épreuve qu'il s'en défiait et la sacrifiait à la foi. Il faut dire aussi que, par orgueil de corps, le groupe tendait à considérer son chef comme infaillible en science et en philosophie, attitude déplaisante et inquiétante. Quand on s'en aperçut, ce fut un déchaînement passionné qui impressionna vivement l'évêque et auquel il finit par céder. Il exigea de ces Messieurs la signature de propositions qui, d'abord, ne leur parurent pas admissibles. Ils eurent le tort de la refuser. Puis, quand ils se rendirent, l'évêque ne jugea plus leur soumission acceptable. En 1834-, il s'abstint de paraître à la distribution des prix. Le 15 septembre suivant, il lançait un Avertissement à son clergé sur la philosophie de M. Bautain; enfin le 5 octobre, veille de la rentrée, il retirait brusquement à ces Messieurs la direction de sa maison, le pouvoir de prêcher et de confesser. En même temps, il déférait à Rome l'ouvrage du maître intitulé : Philosophie du christianisme.
Rome ne pouvait approuver la doctrine. Peccastis tantum excessu fidei, vous avez péché seulement par excès
(le foi, disait avec bonté Grégoire XVI à l'abbé Bautaiu dans une dernière audience. Mais, d'autre part, il ne put s'empêcher de blâmer quelques-uns des procédés auxquels s'était laissé entraîner, sous la pression du dehors, un homme d'ailleurs aussi pieux et bon que IVF'" de Trévern. Cetle douloureuse afl'aire ne se termina qu'en 1840, sous M""" Raess. L'abbé Bautain et ses compagnons souscrivirent à des propositions qui mettaient toutes choses au point, à la satisfaction générale. L'épreuve finit par une réconciliation entière et touchante. « Au fond, on souffrait des deux côtés et des deux côtés on pleura de joie, » écrivait M. de Bonnechose'.
Dans l'intervalle, et dès 1834-, la société avait ouvert à la fois une école primaire, et, avec la tolérance provisoire du gouvernement-, rue de la Toussaint, une maison libre d'enseignement secondaire. C'est à cette dernière que Gratry fut attaché. Ses fonctions lui laissant des loisirs, il se mit à travailler seul, à écrire, à méditer de la manière la plus féconde. Pendant six années, il étudia à la fois la théologie et la philosophie réunies, la scolastique et la mystique prises ensemble, le tout comparé avec toutes les sciences qu'il pouvait connaître ou qu'il apprenait à mesure. « Je travaillais, dit-il, avec prières, avec larmes, en vue des souffrances du monde. Je demandais à Dieu un peu de lumière, de lumière chaude et vivifiante, afin de pouvoir en communiquer quelque chose aux pauvres hommes si malheureux, si aveugles, si abîmés dans les ténèbres. Je demandais surtout l'amour et la connaissance des conditions dans lesquelles les hommes peuvent s'unir. . . Ce mouvement d'activité devenait irrésistible. Très souvent il durait la nuit pendant le sommeil. Et le jour, au milieu des enfants, je les regardais de mes yeux ; mais, en même temps, je continuais à voir le beau spectacle intelligible qui me suivait partout. J'avais peu d'iieures libres chaque jour. Cependant, j'avais le matin trois heures de suite, de sept