‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 41 sur 263 · Souvenirs de ma jeunesse, p. LS3-185, passrm · texte numérisé non relu

Souvenirs de ma jeunesse, p. LS3-185, passrm

fique pour la préparation des jeunes clercs aux grades élevés de l'Université. En même temps, l'abbé de Bonnechose prenait, au nom du groupe entier, possession de îaint-Louis-des-Français à Rome, et il emmenait avec lui es deux frères Level et Adrien de Reinach. La communauté des Dames de Saint-Louis se fondait à Juilly sous l'inspiration de l'abbé Bautain et sous la direction de la baronne de Vaux. Tout semblait annoncer le commencement d'une grande œuvre , d'une action puissante et à longue portée. Mais le développement espéré ne se fit point. De multiples entreprises dispersèrent, avant sa formation complète, les membres de ce jeune corps. L'arbre n'eut point le temps de s'enraciner et de s'affermir dans le sol où il avait été planté. Le premier et mystérieux travail de germination, d'où dépend l'avenir des institutions humaines comme celui du plus modeste végétal, ne se fait bien que dans l'ombre, le calme et le recueillement. Ces conditions manquèrent à la Société de Saint-Louis. Aussi la fondation n'eut-elle ni durée, ni fécondité. Les défections se succédèrent les unes après les autres. Dès 1840, l'abbé Ratisbonne se retirait et devenait sous-directeur de l'archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires. L'abbé Gratry, qui avait beaucoup souffert, cédait sans peine aux instances d'anciens amis et acceptait la direction du Collège Stanislas. M. Goschler ne tardait pas à le suivre. Quelques années après, Bonnechose, les frères Level, Reinach, détachés à Saint-Louisdes- Français, rompaient avec la communauté et se déclaraient indépendants.

De pareils vides n'étaient pas faciles à combler. M. Bautain en souffrait cruellement. C'était l'avortement terrestre de ses prières et de ses sacrifices, l'effondrement de ses espérances, et, selon les apparences, l'effort de sa vie entière rendu inutile. Pénétré de cette idée que la foi religieuse manque h notre siècle, parce qu'on a séparé la foi de la science, parce qu'on les a déclarées incompatibles, sinon contraires, il estimait que la première œuvre à faire était de réconcilier la science et la foi et de re-

lever les études dans l'Église. Haute et bienfaisante mission pour une intelligence telle que la sienne et pour la société d'élite qui s'était groupée autour de lui. Pour la remplir, il' avait commencé par agir au Petit Séminaire de Saint-Louis; parallèlement s'ouvrait, sous son inspiration, l'École des hautes études ecclésiastiques de Molsheim; plus tard, àJuilly, il avait également organisé des cours supérieurs de lettres pour les jeunes prêtres; enfin, il nourrissait le dessein de transformer Saint-Louisdès-Français en une maison de hautes études théologiques. Tous ces projets s'écroulaient successivement et le société elle-même qu'il avait fondée parmi tant d'allégresse, s'en allait en ruines. Crucifiante épreuve, à laquelle il ne se résigna que la mort dans l'âme ! Pendant que le reste de ses collaborateurs continuait obscurément sa tâche à Juilly, il chercha une diversion à sa peine. Paris offrait un vaste champ à son activité et à ses talents oratoires : il s'y distingua. Professeur de théologie morale en Sorbonne, Gérusez disait de lui : « Bautain est notre maître à tous. » Dès 18i9, ]\P Sibour s'empressait de l'associer à ses travaux en le nommant son vicaire général.

Ainsi finit tristement une noble et généreuse tentative. A la vue de cet échec lamentable, succédant à de si beaux débuts, on ne peut se défendre d'une profonde impression de mélancolie. « Nous n'étions pas des saints, disait humblement le P. Mertian; c'est pourquoi Dieu nous a rejetés. » Quelle qu'en soit la cause, la source merveilleuse qui avait jailli à Strasbourg et qui se développait en nappes fécondes, s'était perdue dans les sables.

Pareillement, quelques années auparavant, s'était éteint, dans une stérilité relative, un autre mouvement, non moins admirable d'élan, et plus riche encore de promesses, celui de la Chênaie. Dans ce coin obscur de Bretagne, en effet, et parallèlement à l'abbé Bautain,

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Lamennais réunissait autour de lui, à partir de 1827, un bataillon de disciples prêts à tous les sacrifices pour défondre et propager la vérité chrétienne. Une sauvage solitude se transformait rapidement en une sorte d'école d'application et de champ de manœuvres apostoliques. Sous la direction du maitre chacun s'y exerçait au maniement des armes de son choix, offensives et défensives. Mon taie mbert, Blanc, Rohrbacher, pour ne nommer que les plus célèbres, s'escrimaient sur le terrain de l'histoire ecclésiastique ; Gerbet, Cazalès sur celui de la philosophie et de la théologie ; Eugène Bore cultivait les langues orientales; Maurice de Guérinles langues vivantes; Lacordaire et Combalot s'apprêtaient aux combats de la parole. On ne saurait voir petite troupe plus vaillante, plus désintéressée, plus héroïque. Elle va conquérir le iiY^nde, disait-on. Quelques années passent, le chef est frappé de la foudre, et voilà les hommes dispersés et la campagne brusquement interrompue. De cet immense effort, que reste-t-il? Un grand exemple sans doute, une impulsion dont l'effet dure encore ; mais pas une victoire décisive, pas une conquête assurée !

L'École de Strasbourg avait projeté, elle aussi, de servir le christianisme par la science et par la construction d'une école de hautes études ecclésiastiques. Les fondements étaient jetés, l'édifice était sorti déterre et annonçait un monument. Attachement aux richesses, amour de leurs aises, ambition des honneurs et des dignités, tous ces obstacles ordinaires au dévouement apostolique, les ouvriers les avaient, par un acte formel de renoncement, surmontés et foulés aux pieds. Il semblait qu'une splendide cathédrale allait se dresser dans Fazur. Et, peu à peu, soit faute ou fatigue des travailleurs, soit difficulté inévitable des choses, soit malveillance et opposition des hommes, ou pour toutes ces raisons à la fois, un si bel élan expire et n'aboutit pas. Quelles qu'aient été dans la suite les erreurs de Lamennais et de l'abbé Bautain, il n'en est pas moins vrai qu'ils se sont ilonnés ;\ leur mission avec un esprit de foi, une grandeur d'Ame,

une générosité admirables. Il est douloureux de penser que leur premier effort ait été contrarié et paralysé tout d'abord, non par l'hostilité des incrédules, mais par une opposition ecclésiastique où il entrait autant de préjugés et de passions humaines que de zèle éclairé pour le bien et pour la A'^érité. Une partie du clergé d'Alsace, n'hésitons pas à le reconnaître, manqua de charité, peut-être de justice, envers M. Bautain et ses disciples. En 1830 et 1831, la majorité des évêques français, trop attachée aux formes transitoires du passé, ne garda pas plus de mesure à l'égard de Lamennais et des autres rédacteurs de YAvenir. Ils ne comprirent point que la révolution ne faisait que commencer, qu'une société nouvelle s'agitait dans les flancs du vieux monde, que l'enfantement serait long et laborieux. Ces prophètes qui discutaient, parfois témérairement, les problèmes soulevés de toutes parts, ils ne voulurent pas les entendre. Ils ne surent pas davantage voir ou dominer les hautes questions qui s'imposaient, ni faire le triage des idées justes et des idées fausses exposées sous leurs yeux. Aspirations élevées et libératrices, erreurs et imprudences, ils condamnèrent tout en bloc. Par leur faute, la réconciliation de l'Église et de la démocratie a peutêtre été retardée d'un siècle, et, sans le vouloir, ils ont aigri, découragé, et finalement ils ont contribué à jeter dans la révolte un général de génie, qui, à lui seul, valait une armée.

Mais, si Bautain et Lamennais n'ont pas eu la joie de récolter la moisson qu'ils avaient semée, tous les germes n'en ont pas été pour cela perdus. Les idées fausses de V Avenir ont été rejetées par l'Église; les idées justes mûrissent et portent leur fruit dans les deux mondes. Pour celles de Bautain, il en sera de même. Le moment venu, elles seront reprises par le P. Gratry. Quand celui-ci essaiera de fonder au collège Stanislas, pour les jeunes ecclésiastiques, une école préparatoire à la licence es lettres et à la licence es sciences, il mettra en pratique une pensée de M. Bautain réalisée définitivement plus

tard par la création de l'École dos Carmes. C'est de Strasbourg également qu'il a emporté un projet long temps nourri et caressé dans le secret, et qui pou à peu deviendra une idée fixe : celui de créer, pour la défense et la propagation de la vérité chrétienne, un puissant foyer d'études philosophiques et religieuses, un atelier d'apologétique scientifique, et c'est ce projet, commun d'ailleurs à Bautain et à Lamennais, qu'il tentera de réaliser plus tard en travaillant, avec l'abbé Pététot, à la restauration de l'Oratoire.

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