‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 42 sur 263 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

C'est au moment où ses confrères quittaient Stras bourg pour prendre possession de Juiily, que Gratry se détachait d'eux et se rendait à Paris. Son journal nous initie aux dispositions qui l'animaient alors et qui le conduisirent à accepter la direction du collège Stanislas.

« Il y a bien longtemps que j'ai quitté ce bon travail, la consolation de ma vie après la prière. 11 y a plusieurs mois. J'ai quitté Strasbourg et me suis remis entre les mains de l'archevêque de Paris. On m'a offert la direction du collège Stanislas. J'ai répondu que je ne pouvais renoncer à mon travail. Il m'a été répliqué que l'on cherchait un directeur qui travaillât et qui maintînt en lui et dans les autres l'esprit d'étude et de prière. J'ai dit alors que je ferais ce que me dirait l'archevêque. L'archevêque m'a dit d'accepter, et m'a béni pour que cette œuvre réussît. Dieu veuille donner l'accomplissement à cette bénédiction. Dieu veuille répandre sur cette maison l'esprit d'étude et de prière ^ »

1. Fragment autographe et inédit du Journal du P. Gratry (31 décembre 18^10). — Il m'a été communiqué par l'un de mes amis. Voir aux pièces justificatives, p. 480, quelques renseignements plus précis relatifs aux faits ci-dessus.

Pour le présent chapitre, je me déclare très redevable à la sobre, élégante et très intéressante Notice historique sur le Collège Stanislas, publiée en 1881 sans nom d'auteur, et due à la plume de M. de Lagarde, comme je l'ai appris par une lettre inédite de l'écrivain lui-même, lettre adressée à M. Nourrisson. Les détails et renseignements complémentaires ont été tirés de documents inédits.

60 LE PÈRE GllATRY.

Le collège Stanislas, après de brillants débuts, traversait alors une crise inquiétante.

Ouvert en 1804, au moment où, après le désarroi moral de la Révolution, les familles réclamaient de toutes parts une éducation religieuse, et où Napoléon n'avait pas encore confisqué la liberté d'enseignement pour fonder le monopole universitaire, il avait pris un rapide essor et déjà fait beaucoup de bien. Le fondateur, l'abbé Liautard, mort curé de Fontainebleau, était une belle intelligence, un homme de foi vive et agissante, doublé d'un éducateur de premier ordre. Former pour les carrières libérales des hommes distingués et de fermes chrétiens, telle avait été sa noble pensée. Pour la réaliser, non seulement il avait solidement organisé l'enseignement secondaire; mais, de plus, pour compléter ce premier cycle, il avait institué un enseignement supérieur à la fois littéraire et scientifique. Un solide cours de théologie s'y était adjoint peu après en faveur des jeunes ecclésiastiques destinés à recruter le personnel des professeurs et des surveillants. C'était déjà beaucoup; et, pourtant, les ambitions de M. Liautard étaient plus vastes encore. Elles n'allaient à rien moins qu'à vouloir couvrir la France d'un réseau d'écoles semblables, animées du même esprit et conçues sur le même plan, à la fois sage, libéral et chrétien.

Tout sourit d'abord à l'œuvre naissante. Les élèves affluaient.

Mais, en 1808, elle fut brusquement troublée et gênée par la fameuse circulaire de Fontanes qui la transformait de force en externat de lycéens. Peu après, l'achat du bel hôtel Fleury la grevait de dettes au point de compromettre son existence. Mais, en 1821, une ordonnance royale l'érigeait, ainsi que le collège Rollin, fondé par l'abbé Nicolle, en collège de plein exercice, doté de tous les privilèges concédés aux collèges royaux, à la seule condition d'accepter la surveillance de l'Université et de choisir des professeurs agrégés. Peu après, Louis XVill autorisait l'institution à porter le nom de son bisaïeul maternel, Stanislas, roi de Pologne, père de Marie

Leczinska. C'était, pour le moment, le salut, pouvait-on croire, et, pour l'avenir, la prospérité et la grandeur. Cette alliance heureuse de l'Université et du clergé, des méthodes scientifiques et de la foi, répondait au vœu d'un trop grand nombre de familles pour ne pas être le gage d'un rapide succès. La conception était en ellemême singulièrement intéressante. Un type nouveau et remarquable de maison d'éducation venait de s'inaugurer, et il pouvait devenir le principe de toute une révolution pédagogique. Qui sait, en effet, si, un jour, une génération moins passionnée et moins tourmentée que la nôtre, plus sage et plus clairvoyante, ne verra pas dans cet essai pacifique et libéral, dans ce concert harmonieux de deux grandes forces intellectuelles et morales, l'un des remèdes aux divisions qui nous déchirent, le moyen de refaire à la patrie française son unité, sa cohésion, et, par là, sa vitalité et toute la puissance de son élan? D'excellents esprits se prennent à l'espérer et la fécondité du collège Stanislas semble bien leur donner raison

Cependant les difficultés financières avec lesquelles M. Liautard était aux prises ne s'aplanirent pas tout d'un coup. Elles fatiguèrent et usèrent successivement le fondateur lui-même et ses deux successeurs. Le second, M. Buquet, n'en pouvant plus, échangea avec d'autant moins de regret ses absorbantes fonctions contre celles de vicaire général de Paris qu'il transmettait le fardeau à un prêtre jeune, brillant et dont le prestige était encore relevé par son titre d'ancien élève de l'École polytechnique.

L'abbé Gratry avait alors trente-cinq ans. Il était mûr pour sa mission nouvelle. Belle intelligence, élargie par de vastes études, esprit de foi, piété franche et éclairée, âme généreuse et trempée par une série d'épreuves, que de forces et quels moyens d'action n'apportait-il pas ! Ajoutons à ces dons l'expérience variée que peuvent donner douze années consacrées à l'éducation. <( Il n'est aucune sorte d'établissement secondaire, universitaire, ecclésiastique, laïque ou mixte, écrivait-il en 1844, où je n'aie vécu plusieurs années comme maître ou comme élève.

62 LE PERE GRATBY.

J'ai été chargé successivement, près des enfants de tous les Ages, de toutes les fonctions existantes dans l'enseignement et dans l'éducation. J'ai été pendant dix ans maître d'étude saîis y être forcé. J'ai pratiqué les esprits les plus différents, depuis l'enfant qui me disait : J'ai avalé deux larmes pendant ma confession, puis-je encore communier? jusqu'au jeune homme qui ne croyait plus en Dieu et qui estimait qu'il était bon d'avoir un père et une mère afin de pouvoir en hériter i. » Enfin il séduisait par les qualités qui ont le privilège d'attirer et de gagner les jeunes gens : une nature sensible et vive, le rayonnement sympathique de toute la personne, l'ardeur et l'enthousiasme.

Deux ordres de soucis et de travaux bien différents soUicitent d'ordinaire l'attention et les forces d'un directeur de collège : d'un côté, les questions administratives, avec leurs broussailles, leurs épines et leurs ennuis ; de l'autre, la culture des intelligences et des âmes avec le charme de leurs promesses printanières et leurs espérances de moisson. Deux domaines bien tranchés de nature et d'aspect et très inégalement attrayants. Il n'est pas donné à tous de réunir l'ensemble des aptitudes propres à les faire valoir l'un et l'autre; et surtout, il n'est pas donné à tous de faire un partage équitable de leur temps et de leur activité entre deux directions presque opposées. Pour l'abbé Gratry, il n'était pas difficile de prévoir de quel côté il pencherait.

« Si vous cessez d'étudier et de prier, écrivait-il plus tard à l'un de ses disciples, vous ne serez pas propre à l'œuvre de l'éducation. C'est précisément pour cela que peu d'hommes en savent élever d'autres 2. »

1. Le Collège Stanislas, p. iOl. Extrait des papiers inédits du V. Cira» try.

Page 1