‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 44 sur 263 · Le Collège Stanislas, p · texte numérisé non relu

Le Collège Stanislas, p

2. P. Lescœur. Cito par le cardinal Perraud, Le P. Gratry, p. 34.

Ils s'appelaient Caro, Nourrisson, Charles et Ililaire de Lacombe, Foucher de Careil, de Briey, Lescœur, et il serait facile d'allonger cette liste. Comme Racine fut pénétré à Port-Royal de l'idéal grec et chrétien, eux tous, sous la main qui pétrissait leur âme, furent marqués à une empreinte de noblesse morale et religieuse que le temps n'elfacera jamais.

De la part d'un directeur aussi passionne de science et de travail, les études devaient recevoir également une impulsion vigoureuse et féconde. Et, de fait, c'est l'enseignement tout entier, de la base au sommet, qui est l'objet de sollicitudes éclairées, de sages innovations et de perfectionnements heureux.

Deux de ces innovations furent importantes et d'une portée considérable pour l'avenir du collège : la création d'une école primaire conduisant les enfants jusqu'au seuil du latin, et celle d'une école préparatoire aux grandes écoles du gouvernement.

Pour la première, l'expérience personnelle servit de guide à l'abbé Gratry. Il se souvenait d'avoir commencé le latin avec des enfants de huit, neuf et dix ans, qui, faute des notions primaires et de la connaissance élémentaire du français, piétinaient sur place et n'avançaient pas. En trois mois, nous l'avons vu, il avait rattrapé ceux qui avaient trois ans de latin, et, dès la sixième, il était de beaucoup le premier. Ce succès venait d'une double cause : d'une meilleure préparation générale d'abord, puis d'une organisation du travail proportionnée à son âge et à ses forces. Tandis que ses camarades internes se momifiaient devant leurs pupitres, appliques de six heures du matin â huit heures du soir â une tâche impossible; pour lui, sa journée ne conmiençait qu'à huit heures pour finir à quatre. Ainsi ses facultés gardaient leur ressort, leur fraîcheur et leur énergie.

A Strasbourg, d'autre part, il avait vu à l'œuvre la grande école primaire annexée à V Institution de la rue de la Toussaint. Elle avait donné les meilleurs résultats,. C'est d'après ces réflexions et ces exemples et pour mettre les enfants en état de commencer le latin sans dégoût et avec succès que fut organisée par ses soins une école préparatoire aux travaux classiques.

Du même coup, il détruisait un abus fréquent et déplorable, qui condamnait de pauvres enfants de huit ans à pâlir trois ou quatre années sur la grammaire latine avant d'entrer en sixième. Infortunées victimes d'un pédantisme inintelligent, l'abbé Gratry avait été ému de leur misérable destinée. C'est sous l'impression de cette pitié sans doute qu'il a tracé le portrait suivant, si incisif, si triste et si comique à la fois, qui rappelle la manière de La Bruyère :

« Il y a des ■vétérans de neuvième! J'en ai vu de troisième année, j'en ai vu de quatrième année! En général, le vétéran de neuvième n'a plus de cils, plus de sourcils, les cheveux secs, hérissés, presque brûlés, quelquefois arrachés par places, les yeux rouges comme les lèvres, les oreilles rouges, les mains bleues, le teint dépoli. Il se détache peu à peu de son banc; il s'y occupe à repousser de son esprit, par tous les moyens, toutes les paroles du professeur, il s'en défend comme de la pluie ; pendant l'étude, il s'occupe à faire la guerre au surveillant, et manœuvre pour le troubler, sans être vu; pendant la récréation, il y demeure, il fait des vers % 1.800 vers par jour; pendant les promenades, il y est, et fait des vers, 400 vers à l'heure, avec quatre plumes liées ensemble. Il ne quitte point son banc; sa vie y est scellée; de sept à vingt ans, il vivra sur ce banc.

« Mais ne parlons ici que du vétéran de neuvième, ou plus généralement de l'étudiant de quatrième année, en deçà de la sixième. Rendons-nous compte de ses progrès. Pendant la première année, il n'a rien compris à la grammaire latine. Pendant la seconde, il a renoncé à la comprendre. Pendant la troisième, il s'en est servi comme d'un buvard, pour ôter les taches d'encre. Pendant la quatrième, il la réduit en boulettes, en pâté : il la mange et en emploie la couverture diversement; selon le cas, il en fera une lyre, une arquebuse ou des sous-pieds. - »

Page 1