‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 54 sur 263 · Papiers inédits · texte numérisé non relu

Papiers inédits

76 LE PERE GllATRY.

éliniiiicr sans pitié. Sans doute, ces réformes étaient lionnes en elles-mêmes. Mais elles produisaient des vides brusques et très sensibles dans une maison obérée et penchant à sa ruine. Aussi ces retranchements parurentils excessifs. D'ordinaire, les conseils d'administration ne coûtent qu'à demi ce zèle épuratoire. Sans doute, celui de Stanislas n'était pas indifférent aux petits désordres disciplinaires; mais il sentait plus vivement, et jusqu'à en souffrir, un autre mal, dont se plaignait autrefois Panurge, mal grave et pouvant devenir mortel, le mal d'argent. Voilà pourquoi il n'était pas content et souhaitait d'autres remèdes.

Il faut bien avouer aussi que les talents administratifs n'égalaient point, chez l'abbé Gratry, le sens des bonnes méthodes pédagogiques. La paperasserie, l'imprévu des incidents journaliers qui emportent des heures précieuces, le fatiguaient et lui pesaient étrangement. Deux ou trois coups vigoureux frappés de temps en temps ne suffisent point à mettre en mouvement et à faire marcher une maison. Il y faut une vigilance continue, une attention patiente qui embrasse l'ensemble de l'œuvre, sans perdre de vue les détails, une main souple et ferme qui tienne les rênes sans trop faire sentir le mors. Pareil assujettissement devenait intolérable à une nature ailée , primesautière et poétique. D'un brillant pur sang qui dévore l'espace, on ne fait pas, sans du moins violenter sa nature, un cheval de trait ou de labour. C'est sans doute d'après le souvenir de ses propres souffrances que le P. Gratry blâmait, et avec quel accent, le P. Lacordaire « d'avoir été livrer sa vie à l'effroyable dispersion d'un collège et de s'être fait broyer comme le grain sous la meule ».

Pour lui, il avait une façon toute personnelle d'échapper au pressoir. Il a raconté lui-môme qu'à Strasbourg, dans ces journées si remplies d'occultations variées qui étaient les siennes au petit séminaire, il vivait en même tenij^s de deux vies, l'une intérieure et l'autre extérieure. Pendant qu'il surveillait les élèves et que ses yeux les suivaient dans leurs ébats, le regard intérieur ne cessait de

contempler le beau spectacle intelligible qui se déroulait au dedans de l'âme. On n'a pas de peine à croii'e que ce second spectacle faisait tort au premier, et que le surveillant fat plus d'une fois absorbé par le voyant. Il enfutdemême à Stanislas. Les problèmes métaphysiques s'emparaient de lui et l'emportaient dans le monde des réalités supérieures. En attendant qu'il redescendît sur la terre, les rouages administratifs fonctionnaient comme ils pouvaient, non sans accrocs et complications. Pour remettre tout en place et en bon état, le chef mécanicien n'avait pas toujours les mains libres. Il était gêné et paralysé par les résistances ou les critiques de la société chargée du contrôle matériel et financier, et, d'un côté comme de l'autre, on n'était point satisfait.

Au bout de cinq ans, l'abbé Gratry pliait sous le poids de sa charge. Il souffrait de ces ennuis, de la difficulté de travailler et « de voir tant d'âmes , pleines de germes divins, perdues par le mal et la paresse. C'est l'histoire de tous les collèges, mêmes des meilleurs, ditil; les âmes qui croissent bien, qui développent le talent de Dieu, sont toujours l'exception^ ».

Ses forces morales diminuaient ; sa santé s'altérait. Il chercha autour de lui de robustes épaules capables de porter le fardeau. L'abbé Goschler se présenta. C'était l'un de ses anciens amis de Strasbourg, qui venait de se détacher de la Société de Saint-Louis. Il était très instruit, ne manquait pas d'expérience, paraissait plein de confiance en lui-même et en son étoile. Il allait au-devant de cette mission avec autant de joie que l'abbé Gratry en éprouvait à s'en décharger. Ils se furent vite entendus. L'initiation du nouveau directeur se fit dans les derniers mois de 1846 et le changement eut lieu sans secousse et sans trouble.

L'abbé Gratry se retirait, non sans avoir donné une vive impulsion aux études, non sans laisseu? deux créations durables et fécondes : Vécole primaire et Vécole

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