‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 55 sur 263 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'abbé GRATRY a l'école normale. — POLÉMIQUE CONTRE M. VACHEROT

Tout souriait, en effet, au zèle de l'abbé Gratry dans la mission qu'il venait de recevoir : point de soucis administratifs, une élite intellectuelle à évangéliser, des esprits cultivés, ouverts dans tous les sens à conquérir, des résultats d'une portée immense à assurer, puisque l'avenir du christianisme dans les lycées dépendait en partie des futurs maîtres confiés à ses soins religieux ; enfin, des loisirs qui lui permettraient de continuer ses travaux. Il y avait de quoi séduire une imagination riche d'espérance et prompte à s'enchanter.

A quelques jours de là, il rencontre, dans une allée du Luxembourg, un de ses anciens élèves, et il ne peut contenir, en lui annonçant la nouvelle, l'expression de son allégresse : « J'étais hier aux avant-postes, lui ditil, on m'envoie aujourd'hui dans la citadelle. Plusieurs des jeunes gens de l'école sont déjà chrétiens, je le sais; la plupart le deviendront, j'espère. Volontiers, je sacrifierais tout ce que j'ai, tout ce que je suis, pour aider à les former tels que je les rêve. C'est à eux qu'appartient l'avenir ^ » (septembre 1846).

Les difficultés devaient être plus grandes qu'il ne le supposait. Les jeunes gens que recrutait alors 1 École

1. La Cité chrétienne, 2« partie, par Claude-Charles Charaux, professeur de philosophie à l'Unlvcrsifé de Grenoble, p. 47-48, passim.

normale représentaient assez bien, par la diversité de leurs pensées, l'état de l'esprit public à cette époque. Une partie avait subi l'influence de la tradition \oltairienne; d'autres, sortis de familles chrétiennes, n'avaient pas impunément traversé l'atmosphère sceptique des lycées et des collèges. Un très petit nombre avait triomphé de ces épreuves et s'était fait des convictions d'autant plus fortes et enracinées qu'elles avaient été plus battues par le vent des discussions et des contradictions. Cousin régnait alors. Il avait contribué à ruiner le sensuaHsme de Condillac ; mais la philosophie spiritualiste qu'il préconisait, composée d'ailleurs d'éléments mal assortis, se bornait le plus souvent à une exposition pompeuse de théories morales sans action sur l'âme et sur la direction de la vie. Elle séparait la vérité de la vertu. Aussi n'avait-elle guère de prise sur les intelligences, qui glissaient peu à peu dansie panthéisme de Spinoza et de Hegel.

A l'École normale, le directeur des études, M. Vacherot, s'était fait justement l'apôtre de la doctrine hégélienne. Esprit d'élite, mais systématique et passionné, d'une sincérité au-dessus de tout soupçon, il enseignait que le christianisme n'est point d'origine surnaturelle et révélée, mais qu'il est simplement le fruit de la sagesse humaine et une transformation de l'hellénisme '.

Dans ce milieu mêlé et troublé, ces idées se 'propageaient rapidement. On voit de suite à quels obstacles

1. M. Vacherot s'est éteint à 88 ans (juillet 1897), au milieu du respect universel. Ame noble et élevée, s'il lui arriva de se tromper, s'il confondit parfois la vérité avec ses opinions particulières, il no craignit pas de sacrifier sa carrière à ses idées et d'encouiùr, pource qu'il croyait le vrai, des mois d'emprisonnement. Cham[)ion rulèle de la liberté, il sut la protéger contre les démagogues pendant la Commune, en qualité de maire du Y* arrondissement; et, plus tard, à la Chambre, il eut le rare courage de se séparer de ses amis politiques et de son parti, pour rester attache a son idéal de justice et de libéralisme. Il a laissé le souvenir d'un homme de cœur, et, dans la haute acception du mot, d'un véritable homme de bien. 11 ne lui a manqué que dese reconnaître le disciple du Maître divin dont il admiraitavec émotion le Serinon sur la .Montagne, et dont l'image, accrochée au.\ murs de sa chambi'c, a consolé ses regards mourants.

imprévus se heurtait le zèle de l'abbé Gratry. Des groupes divers se formaient parmi les élèves, d'après les convenances de caractère, et surtout d'après les affinités de croyances et de principes. Entre ces groupes, la lutte était inévitable. Elle devint continuelle. Jamais cependant elle ne parut plus animée que dans les années 1849, 1850, 1851.

L'École normale réunissait alors une élite de talents originaux, d'âmes ardentes et militantes. Petit monde à part, débordant de sève, ayant un haut sentiment de sa valeur, il n'a point laissé à des étrangers le soin de le peindre et de le mettre en scène. D'intarissables confidences nous ont instruit de ses agitations et de ses luttes juvéniles. Le lointain et l'imagination de la jeunesse lem" donnent parfois des proportions épiques devant lesquelles il n'est pas défendu de sourire.

Ce furent vraiment de brillantes promotions que celles qui rapprochèrent, de 1847 à 1851, des personnalités telles que About, Prévost-Paradol , Challemel-Lacour, Adolphe Perraud, Gréard, devenus membres de l'Académie française; Fustel de Coulanges, Levasstsur, futurs membres de l'Institut; Dionys Ordinaire, Paul Albert, Francisque Sârcey, J.-J. \yeiss, Léon Crouslé, professeurs, publicistes, écrivains de renom. Le prince de cette jeunesse était Hippolyte Taine, chef de section. A la fois penseur et artiste, travailleur infatigable, surnommé par ses camarades le grand bi\cheron, d'une érudition prodigieuse et d'une indépendance intellectuelle sur laquelle personne n'avait de prise, il exerçait autour de lui un ascendant extraordinaire. Par la tournure de son esprit et par ses idées, il se trouvait à la tête de l'opposition religieuse.

A part un petit groupe de pacifiques, en effet, cette jeunesse bouillante, intolérante et batailleuse était parte PÈRE GR\TRY. 6

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tagce en deux camps : d'un côté, les voltairiens; de l'autre, les catholiques. Les voltairiens étaient le grand nombre et plusieurs étaient redoutables par la verve , l'ironie railleuse et mordante. Le sentiment religieux leur paraissait ridicule. Ils en étaient là! Voltaire était leur maître. Et, parmi leurs professeurs, leurs sympathies allaient de préférence à ceux qui flattaient ces tendances et ces goûts, à Ernest Havet particulièrement;, esprit fin, incisif, mais dénigrant et passionnément injuste envers le christianisme. En revanche, un dédain transcendant accueillait Jules Simon, qu'on traitait de charlatan et de comédien. « J'aimerais mieux, disait celui-ci, faire vingt leçons à la Sorbonne qu'une seule à l'École normale. » M. Jacquinet, lettré délicat, nature élevée et chrétienne, n'échappait nia ces outrecuidances, ni aux tracasseries : on l'avait pris en grippe, et on le tournait en dérision *. Cette troupe compacte, agressive et caustique trouvait cependant à qui parler. Un petit groupe de catholiques, courageux et décidés, faisait bonne contenance. Parmi eux se signalaient x\dolphePerraud, aujourd'hui cardinal et supérieur général de TOratoire, qui sortit de l'École en 1850; Cambier, l'héroïque missionnaire, mort en Chine vers 1866; Heinrich, auteur d'une Histoire de la littérature allemande, mort doyen de la Faculté des Lettres de Lyon; Vignon, jeune Lyonnais, ardent de caractère et fervent chrétien; Claude-Charles Charaux, plus tard professeur de philosophie à la Faculté de Grenoble, et qui représentait, au dire deTaine, « la foi du charbonnier » ; Barnave, petit- fils d'une sœur convertie du fameux girondin protestant, « catholique de toutes pièces, à la manière de Bossuet », disait de lui son camarade et ami, le protestant Bieder-. Ces jeunes chrétiens, « forts sans orgueil et doux ^ », se relayaient sur la brèche et faisaient face à l'ennemi.

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