‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 59 sur 263 · Livre du centenaire de l'École Normale · texte numérisé non relu

Livre du centenaire de l'École Normale

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que la théologie chrétienne est une fille des religions et (les [)hilosophies païennes. A sa suite, Cousin l'avait d'abord insinuée discrètement, à la sourdine, dans son cours de 1818; puis, il dit tout haut à ses disciples, dont fut M. Vacherot : « Cherchez dans la philosophie grecque : les sources du dogme catholique sont là. » Jouifroy ne perdit pas son temps à chercher; mais il n'en affirma pas moins que le christianisme est sorti de la civilisation moitié grecque , moitié orientale , fondée par les conquêtes d'Alexandre, qu'il est « le résumé populaire de tout ce que la sagesse de ce premier monde avait trouvé de vrai sur la destinée de l'homme ; le produit, \ expression et le couronnement du premier âge de la civilisation, et, par cela même, le principe et l'âme du second^ ». Cette idée, activement propagée par Lerminier, Pierre Leroux, E. Saisset et beaucoup d'autres, faisait peu à peu son chemin comme une nouvelle qu'on répète de bouche en bouche et que personne ne se donne la peine de vérifier-.

l. Cf. Études sur le rationalisme contemporain, par le P. H. de Valroger, p. 161-165. Édit. de 1878.

1. Même après le malheureux essai de démonstration tenté par M. Vacherot et la réfutation du P. Gratry, elle reparaîtra. Vers 1856, M. Denis, plus tard doyen de la Facult(i des Lettres de Caen et correspondant de l'Institut, écrivait un mémoire qui devint un important ouvrage d'érudition et de philosophie, sous le titre : Histoire des idées et des doctrines morales dans l'antiquité. Il ne s'y proposait rien moins que de présenter la morale évangélique comme le développement logique et le couronnement naturel de la morale stoïcienne.

En ls68, un lettré délicat, nourri des Grecs et des Latins, mais connu par son acharnement contre le christianisme, Ernest Havet, essayait encore de remettre sur ses pieds l'hypothèse laissée en détresse par fil. Vacherot. Il y consacrait toute une série d'études parues d'abord en partie dans la Revue des Deujc-Mondes, publiées plus tard en quatre volumes, sous le titre : Le Christianisme et ses origines. Sans aucune connaissance des langues orientales, il se laissa emporter par ses préjugés au point d'attribuer rinsi)iration du Deutérunome et des Psaumes à l'innuonce grecque et particulièrement aloxandrine; à faire dos livres de ,/usué, des Jiajes, de Samuel et des Itois dos romans de l'époque gréco-romaine! 11 se couvrit de ridicule, nième devant la science rationaliste.

llicn n'est plus difficile à tuer que les vieilles erreurs. Récemment encore, en 1895, un professeur de faculté, appelé depuis au Collège de France, tout |)énélro qu'il soit de sentiment chrétien, cédait, lui aussi

L'attaque, déjà ancienne, s'est poursuivie, toujours la même, à travers ce siècle, jusqu'à aujourd'hui. Nos adversaires se sont fait les échos de M. Vacherot et ont présenté la doctrine chrétienne comme l'évolution naturelle de la pensée humaine, comme une combinaison d'éléments empruntés en grande partie aux systèmes philosophiques de la Grèce.

Il importe donc ici d'entrer à fond dans le débat et d'en finir une bonne fois avec cette controverse. Le problème est d'un intérêt vital pour l'humanité. « Approfondir impartialement une polémique sur un des grands sujets suffit à ouvrir les yeux pour toujours, disait le P. Gratry, Quiconque ne l'a pas fait une fois, court risque d'être, pendant sa vie entière, victime passive de tout livre et de toute doctrine ^ »

La morale chrétienne n'est pas en cause. Car M. Va-

à l'eulrainement d'un courant d'idées qu'on eût pu croire disparu depuis longtemps. Dans une étude sur Saint Ambroise et la Morale chrétienne au IV" siècle, U. Thamin a établi un rapprochement entre la morale du stoïcisme et la morale chrétienne. Tout en rendant un hommage éloquent à la beauté de celle-ci et à l'accent qui lui est propre, à force de multipliei- les points de contact, il a fini par créer Tillusion d'une parenté primitive, d'une sorte de filiation visible entre les deux doctrines. Malheureusement, il n'avait guère oublié qu'un point, c'était de remonter à la vraie source de la morale chrétienne, qui est la révélation, et il n'avait pas remarqué à quel point cette moiale est intimement liée à un sj'stème dogmatique original, d'où elle tire son caractère de nouveauté, toute sa force et toute sa sève. (Voir, dans le Bulletin Critique du 1" janvier 1896, l'article serré et concluant du P. Baudrillart sur ce livre.)

Enfin, dans un récent et retentissant ouvi'age, M. Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante de Paris, reprend à son compte les conclusions de M. Vacherot. « Comment expliquer, dit-il, cette formation étonnante des grands dogmes catholiques autrement que par l'alliage du principe de l'Évangile avec la pensée hellénique?... La substructure philosophique des dogmes est restée grecque, de même que la langue dans laquelle ils furent d'abord rédigés. S'il en est ainsi, de quel droit proclamons-nous éternel et immuable un système dogmatique dont l'histoire nous révèle si bien l'origine et le caractère particulier?... Savez-vous ce qu'a fait l'Église en proclamant l'infaillibilité des dogmes du moyen âge? Elle n'a pas seulement décrété l'immutabilitii de l'Évangile, elle a décrété l'infailhbilité de la Logique d'Aristote et de la philosophie do Platon. » (A. Sabatier. Esquisse d'ime philosophie de la religion, p. 31 1-315.)

L Préface à l'étude sur la sophistique contemporaine.

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clierot en exalte la nouveauté et le caractère uni({ue. Inutile d'en parler ici et d'établir qu'elle découle d'une source très supérieure à la morale stoïcieime ^.

En ce qui concerne le dogme, le premier qui ait tenté d'étayer la thèse rationaliste d'un appareil scientilique , de l'entourer d'arguments propres à frapper rimagination et à faire illusion, fut M. Vacherot.

Voici comment il y fut amené.

Vers 1838, l'Académie des sciences morales et politiques avait mis au concours un sujet complexe et délicat : L Histoire de C École d'Alexandrie, comportant, outre l'appréciation de ses doctrines, l'étude du lien systématique qui la rattache aux religions antiques et du rôle qu'elle a joué dans la lutte du paganisme expirant contre les religions nouvelles.

Il y avait de quoi tenter un esprit curieux et laborieux '-.

1. Cette démonstration a été souvent faite, et tout récemment encore dans l'ouvrage érudit de M. l'abbé ChoUet : La morale stoïcienne en face de la morale chrclienne.

2. On sait qu'Alexandrie, fondée par le conquérant dont elle portait le nom et dont elle gardait la tombe, était rapidement devenue, sous les Ptolémées, un foyer d'études et d'enseignement. 11 s'y constitua, sous le nom de Musée, une sorte d'institut, où affluait l'élite intellectuelle de la Grèce, philosophes, savants, poètes, artistes. Les juifs y côtoyaient les Grecs : de là un rapide mélange des idées philosophiques de ceu.\-ci avec les idées religieuses de ceux-là. Philon tenta, à l'époque de Jésus-Christ, la fusion chimérique de ces deux courants opposés.

Au u" siècle, il s'y établit, sous l'impulsion d'Ammonius Saccas, une autre école, dont le caractère original était de vouloir concilier entre elles les principales doctrines de la philosophie grecque. Elle représente l'éclectisme de ce temps-là. Deux grands noms l'ont illustrée : Plotin, qui ne fit point la guerre au christianisme; Proclus, qui s'en montra, comme Porphyre et Jamblique, l'adversaire acharné. Au jugement de M. Vacherot, laudatif à l'excès, cette philosophie, « remarquable par le génie de ses penseurs, par la richesse et la profondeur de ses doctrines, par sa longue durée puisqu'elle ne finit que vers 529, par son rôle historique, par son influence sur les écoles du moyen âge et de la Renaissance, est, poui- ainsi dire, le dernier mol de la pensée grecque ». (Kl. Vacherot. Pré lace du t. I.)

Le christianisuje, s'implantant dans cf milieu éclairé et ratliné, sentit

iMais on voit le côté épineux de la question. Il s'agissait desavoir si le christianisme, représenté par des hommes aussi versés dans les sciences humaines que dans les sciences divines, ne s'était pas altéré peu à peu au contact de la pensée profane et s'il ne s'était pas incorporé des idées philosophiques étrangères à sa doctrine.

Aussitôt paru, le mémoire de M. Vache rot est très remarqué. U est couronné par l'Institut en 1844. Remis sur le métier il se transforme en un grand ouvrage de trois volumes, dont les deux premiers paraissent en 1846. Le troisième, retardé par la Révolution de lévrier, n'est publié qu'en 1851. Précisant et accentuant les conclusions des deux autres, il déchaîne un orage. « L'intérêt du sujet, l'abondance de l'érudition, l'audace de la pensée, dit M. Ollé- Laprune, attirent sur cette vaste étude et sur l'auteur l'attention publique. Jules Simon venait d'exposer la même histoire dans un livre paru en 1845. Les deux ouvrages ne se nuisent pas. Les regards se tournent avec plus d'ardeur 5ur l'École d'Alexandrie et s'y fixent plus longuement, puisque deux philosophes, si dijQférents, et d'ailleurs si brillants, en font l'objet de leur étude. Vacherot entre dans la célébrité. On le loue. On l'attaque. Il pense autrement que ne voudrait Cousin. Il est fidèle au Cousin de 1826, plus que Cousin, malgré Cousin. Cela est fort commenté, fort goûté 1. » C'est pour la diplomatie philosophique un

aussitôt la nécessité de doiinei- une instruction très forte à ses convertis, et il fonda, à cet effet, une école catéchétique qui devint de bonne heure célèbre. ■< Au lieu qu'à Rome l'éducation religieuse des catéchumènes se maintenait dans les limites strictes des vérités essentielles, et que l'étude plus approfondie du dogme, soit au point de vue théorique, soit au point de vue polémique, était abandonnée à l'enseignement privé; à Alexandrie, les deux degrés de la formation intellectuelle se trouvèrent rapprochés dans une institution ecclésiastique officielle. » (L'abbé Duchesne, Les origines chrétiennes. Cours professé à l'Institut catholique de Paris, p. 350.) C'est l'évèque qui en désignait et révoquait les chefs, et parmi ces chefs on compta, depuis ses origines jusqu'au miUeu du m° siècle, de savants évèques, tels que les Denys, les Athanase, les Théophile, les Cyrille et des maîtres brillants, tels que Pantène, Clément et Origène.

1. Notice sur M, Vacherot. Bulletin de l'Association des anciens élèves de l'École Normale, 1898.

scandale ; c'en est un plus grand encore dans le monde religieux. Car M. Vacherot fait entendre que le christianisme est, comme toute autre doctrine, le produit naturel de l'esprit humain, et il essaie de démontrer qu'il est né de l'alliance féconde des doctrines orientales et de la philosophie néoplatonicienne.

On s'explique le grand émoi que produisit, dès 1844, à larchevèché de Paris, rapparition du Mémoire de M. Vacherot, et plus tard la publication des deux premiers volumes de VRistoire critique de VÉcole d'Alexandrie. Cette attaque, modérée et respectueuse dans la forme, ne tendait à rien moins qu'à la ruine totale du christianisme et du surnaturel. M^' Affre le vit aussitôt et se préoccupa du péril. Esprit ferme, instruit, plus solide que brillant, il suivait avec attention la marche des idées. Il se rendit compte qu'il y avait là autre chose que l'agression isolée d'un indépendant. C'était l'effort final d'une propagande puissante, remontant au commencement du siècle, même au delà, et dont le cercle allait s'élargir de plus en plus. Si ce coup de bélier faisait une brèche dans la forteresse du dogme, il serait immanquablement sui>'i de plusieurs autres. Les assaillants se lèveraient en masse du milieu universitaire et de tous les horizons du camp ennemi. L'élévation, la droiture bien connue de l'auteur ajoutaient, selon lui, au danger. « Trajanet Marc-Aurèle, disait-il,' ont été, avec leur réputation d'honnêteté et de philosophie, plus cruels aux chrétiens que les Maxime et les Galère, ces sauvages et féroces Césars. »

Aussi, n'avait-il pas attendu que le Mémoire de M. Vacherot eût pris les proportions d'un ouvrage considérable pour s'en préoccuper. Dès 1844, il avait écrit, sous le titre à' Introduction au Christianisme, une étude excellente, qui était un commencement de réponse. II n'y touchait la question qu'au point de vue général et théorique.

Restait à discuter le côté historique. C'était un vaste travail, et, comme l'administration du diocèse de Paris ne laisse guère de loisirs, il demanda à un jeune aumônier du lycée Henri IV de lui en préparer les matériaux. Le choix ne pouvait être meilleur. Intelligence élevée et très cultivée, pénétrante et précise, écrivain brillant, l'abbé Darboy, — car c'était lui, — se faisait remarquer par les talents supérieurs, qui lui ont fait, même indépendamment de l'auréole du martyre, une place à part parmi les archevêques de Paris. Les notes qu'il prépara contiennent les éléments d'une réfutation savante et méthodique. Tout le livre y est réduit en propositions nettes, qu'une logique serrée, soutenue par des citations scrupuleusement vérifiées, attaque et détruit.

Ces notes n'étaient pas destinées à la publicité ; elles n'en sont pas moins rédigées avec vigueur et relief ^

>F Affre ne les a pas mises en œuvre. On le dissuada de son entreprise, et l'abbé Gratry y contribua pour sa part, en lui représentant que l'intervention de la première autorité ecclésiastique du diocèse produirait un fâcheux effet. On y verrait une sorte de condamnation du livre de M. Vacherot plutôt qu'une réfutation en règle. Elle ne manquerait pas de susciter en faveur de l'ouvrage une mauvaise popularité d'opposition. Beaucoup de gens s'entêteraient à le soutenir, comme on soutient le faible contre le fort. Mieux valait un combat à armes égales, où personne ne pourrait trouver à reprendre ^.

1. Je dois à l'obligeance d'un neveu de ^h' Darboy, M. Demontze.v, ancien magistrat, communication de ces notes, et j'ai pu en apprécier la valeur scientifique. Cependant les études historiques des cinquante dernières années infirment la solidité de quelques parties de ce travail.

Par une singulière inadvertance, l'historien de Mb-f Darboy, M'="' Foulon, écrit : « La célèbre lettre de l'abbé Gratry et la longue polémique qui suivit et ne s'arrêta que par la mise en congé de M. Vacherot, ajournèrent les projets de M^"- Affre » (p. 80). Or, nous sommes au commencement de 1847, et la lettre de l'abbé Gratry ne parut qu'en 1851, trois ans après la mort héroïque de M'-'' Affre aux journées de juin.

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