Cf. le livre du Centenaire de l'École Normale
de la thèse, sur le panthéisme qui en fait le fond, à rencontre non seulement des catholiques, mais des philosophes rationalistes qui ne s'y sont pas trompés.
Ce que je ne fais pas difficulté de reconnaître, c'est que l'abbé Gratry fut emporté par son zèle au delà de ce que lui commandait le devoir. Si, en considération de ses fonctions à l'École et par égard pour ses relations personnelles et particulièrement cordiales avec M. Vacherot et sa famille, il se fût tenu sur la réserve et eût gardé le silence, laissant à d'autres, à l'abbé Darboy par exemple, le soin de défendre la vérité et de confondre l'erreur, personne ne l'en blâmerait aujourd'hui. Il s'est trouvé au moins un ami de l'abbé Gratry pour le dissuader, et en termes très forts, de cette attaque. Cet ami, c'est un des évêques les plus ardents et les plus miiïtants de ce siècle, M^' Dupanloup ^. L'abbé Pététot, alors curé de Saint-Roch, en jugea autrement; et, son avis, plus conforme, il faut le reconnaître, à l'inclination de l'abbé Gratry, n'eut pas de peine à prévaloir.
Mais aucun doute n'est possible sur le sentiment généreux qui poussa à la lutte l'aumônier de l'École normale, le sentiment du péril que couraient les âmes confiées à son dévouement. Amour naturel de la paix et du repos, intérêts particuliers se turent devant les alarmes de l'instinct paternel et apostolique. Une certaine philosophie, se prévalant d'un appareil scientifique propre à faire illusion, était en train d'ébranler la foi chrétienne dans le cœur des jeunes gens et de propager une sorte d'athéisme déguisé et inconscient. Elle était enseignée par un homme laborieux, sérieux, convaincu, dont l'au-
1. 11 en existe un témoignage irrécusable dans une lettre inédite de l'abbé Gratry à Mi^Diipanloup, où je lis ces paroles significatives : « Vous m'avez dit hier une chose bien dure... Je n'ai entendu manquer à personne, et s'il y a manquement, c'est de ma part une espèce d'erreur invincible... J'ai écrit ce volume de manière à répondre au besoin, très bien connu de moi, des élèves de l'École, anciens et présents, et des jeunes gens qui se trouvent dans une situation d'esprit analogue... Il est probable que, si M. le Ministre de l'Instruction publique lisait ce travail avant qu'il parût, il me conseillerait de le faire paraître. Vous-même, peut-être, Monseigneur, cesseriez de m'en dissuader comme d'un mauvais coup... •
y.4 LE PEUE GRATRY.
torité morale était un danger de plus. Il n'y avait pas à hésiter. Car si, parmi les élèves de l'École, il y avait des voltairiens incorrigibles, il y avait aussi des esprits droits, égarés par les systèmes ou les préjugés. N'est-ce point Taine qui posait un jour cette question à Barnave : « Explique-moi donc l'acte de foi. J'entends là-dessus tant d'insanités qu'il n'est pas possible que ce soit là l'enseignement de ton Église et ta croyance à toi. » Et, quand Barnave eut expliqué de son mieux le rationabile obsequiiim, Taine aussitôt de répondre : « Je m'en doutais ; on vous calomnie; rien après tout n'est plus logique, rien même n'est plus scientifique. L'acte de foi, tel que tu viens de me l'exposer, c'est un acte de bon sens. Je voudrais croire. ^ » Il y avait aussi des hésitants et des incertains, qui cherchaient une lumière sûre à travers l'inconnu et le mystère. Enfin, il y avait des chrétiens, des cathohques dont la croyance pouvait faiblir sous l'effort d'arguments dont ils n'étaient pas en état de contrôler la valeur. N'est-ce pas le protestant Rieder, le futur fondateur de l'École alsacienne, qui, dans ses confidences à son père, se déclarait « effrayé de sentir, au milieu des discussions de l'École, les croyances qui lui étaient chères, s'ébranler peu à peu- »? Quand on voit plus tard deux natures d'élite, telles que Beulé et Prévost-Paradol, favorisés de succès précoces et éclatants, entourés de tous les bonheurs d'ici-bas, finir par le suicide et périr « victimes du touf d'esprit païen qu'avait fortifié et développé chez eux avec excès l'éducation classique^ », on conçoit mieux les inquiétudes sacerdotales et les poignantes angoisses, qui, à cette heure critique, durent étreindre le cœur de l'abbé Gratry et déterminer sa décision.
il en souffrait d'autant plus que les germes de ratio-
1. Notice sur l'abbé Barnave par Claude-Charles Charaux dans le Bulletin de V Association amicale des anciens élèves de V École Normale {\'S\)^). « Barnave, ajoute M. Charaux, a rappelé trop souvent et toujours clans les mômes tt-imes, cette réponse à plusieurs de ses amis pour qu'elle ne soit pas de tout point authentique. »
'2. Revue internatiunale de l'enseignement, 15 mars 1897.