CHAPITRE VII
l'abbé GRATRY a l'école normale. rOLÉMlQUE C MRE
M. VACHEROT [suité),
1846-18ol.
La Lettre à M. Vacherot débute par un hommage ému au caractère moral et à la sincérité de l'adversaire, qui, tout en sapant le fondement surnaturel du christianisme, ne laisse pas de rendre à la beauté de sa doctrine et à la fécondité de son action le témoignage d'une âme profondément religieuse.
« Le christianisme, disait, en effet, celui-ci, dans un noble langage, est devenu la religion de l'humanité tout entière; car il répond à tous ses instincts religieux et philosophiques.
« La puissance de l'esprit qui l'anime est telle qu'il constitue à la fois son dogme et son Église. Après la mort du Christ, la foi évangélique se répand sur tout l'empire, comme un feu dévorant. Le polythéisme contenait le monde sans le posséder réellement. La religion nouvelle ne l'a pas plutôt touché qu'elle le saisit, le pénètre, le vivifie, le transforme. La parole des apôtres n'est pas seulement un flambeau qui éclaire les esprits, c'est une semence féconde qui engendre des hommes nouveaux.
<( L'Église chrétienne est la première société spirituelle qui ait paru dans le monde... Tout ce qui cherchait la foi et la vie, embrassa avec enthousiasme une société dans laquelle tous les instincts de la nature humaine recevaient satisfaction *. »
« La tradition évangélique est plus qu'un dogme, écrit-il ailleurs : c'est un esprit, c'est un principe de vie... Cet esprit nouveau ne détruit pas seulement le formalisme pharisien, il transforme la loi elle-même. La loi de Moïse était une loi de justice étroite et surtout
\. Élude sur la Sophistique contemporaine, p. 5.
de crainte; le Christ l'interprète dans un tel sentiment de bienveilance et de fraternité qu'il la convertit en une loi de dévouement et d'amour. « Aimez Dieu, aimez-vous les uns les autres; ces deux commandements comprennent toute la loi. » C'est surtout dans le Sermon sur la Montagne que se montre cette opposition de l'esprit ancien et de l'esprit nouveau de la loi. Là, Jésus relève tout ce que les docteurs méprisent et méprise tout ce qu'ils honorent; il réhabilite la simplicité d'esprit et de cœur, l'humilité, la pauvreté...; il enseigne l'égalité et la fraternité entre les hommes.
« Voilà une loi vraiment nouvelle... L'amour devient la source de toute puissance et de toute perfection. Les vertus de l'amour remplacent les vertus de la force : à l'orgueil, à l'impassible fermeté sont sub.stitués la bonté, la douceur, le dévouement. Le principe de la guerre est détruit; la nouvelle loi doit amener le règne de la paix, de l'égalité et du bonheur parmi les hommes... A cette sublime morale on peut appliquer le mot du Christ sur lui-même: « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point '. »
Cette profession d'admiration, si éloquente qu'elle fût, ne pouvait cependant faire oublier le panthéisme hégélien que respirait toute Y Histoire critique de V École d'Alexandrie, ni couvrir la gravité de l'affirmation que voici : Les dogmes chrétiens principaux, c'est-à-dire le dogme de la divinité de Jésus-Christ et le dogme de la Trinité sont le fruit d'une élaboration progressive, due à l'influence de la philosophie gre^cque, et surtout à l'influence de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie.
Pour parer au double danger de ces doctrines, l'abbé Gratry s'engagea successivement, à la suite de M. Vacherot, sur le terrain philosophique et sur le terrain théologique.
Sur le terrain philosophique, il s'agit tout d'abord de savoir si, sans s'en rendre compte, M. Vacherot professe un système conduisant logiquement i\ l'athéisme. 1/abbé Gratry l'en accuse posilivcment. « Le panthéisme et l'athéisme, dit-il, ne diilèrent que comme les deux côtés d'une médaille. Le panthéisme dit : Il n'y a d'autre
1. Ilisluire critique de V École d'Alexandrie, t. 1, p. 177 et suiv., passim.
monde que Dieu ; l'athéisme : Il n'y a d'autre Dieu que le monde. Mais, en tous cas, il n'y a qu'une substance. »
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer la théorie d'Hegel. Pour emprunter une comparaison à Taine, son œuvre ressemble « à quelque haut fourneau fumeux, dans lequel les idées humaines abstraites, passées au feu, auraient bouillonné, se seraient fondues et auraient coulé, laissant sur le sol de l'usine des scories stériles et un métal figé )). Cette espèce de cosmogonie évolutive, qui élimine l'Être infini, vivant et personnel, qui le réduit à n'exister que dans la mesure où il se réalise et se développe dans les créatures, qui fait du monde entier un flux perpétuel de formes vaines ; la réalité des choses ainsi conçue comme une sorte de Dieu immanent en qui les assertions contraires, la thèse et l'antithèse, sont également vraies et se concilient dans une sphère métapliysique ou dans un éternel devenir ; la religion se confondant avec le sentiment intime de la consubstantialité de l'âme avec Dieu : toute cette conception étrange et obscure ressemble à une sorte de fantasmagorie inacceptable à l'intelligence française. Aussi personne, chez nous, au jugement de M. Vacherot, ne l'a-t-il bien saisie et interprétée^. A ses yeux, l'abbé Gratry, lorsqu'il réduisait le système à une contradiction absurde, ne l'avait pas compris.
Sans entrer dans aucune discussion à cet égard, contentons-nous de dire que l'abbé Gratry produisait des citations difficiles à concilier, non seulement avec la
1. M. Vacherot me parlait ainsi à moi-même, en 1895. Cette appréciation me rappelle une piquante anecdote que m'a racontée un éminent professeur du haut enseignement, mon ancien et vénéré maître, M. Léon Crouslé. Camarade de Taine à l'École normale, un jour il était allé voir celui-ci rue Servandoni, où il habitait en 1852. « Est-ce que tu lis Hegel? » lui dit Taine. — « Non, répond le visiteur. .Je ne suis ni assez au courant de la philosophie, ni assez fort en alloniand pour le suivre. — Voyons, reprend Taine. Et il lui met en main un volume d'Hegel. Une ou deux pages sont rapidement lues. — « Comment, lui dit Taine, tu lis cela comme du français. — Oui, peut-être, je traduis, mais je ne comprends pas. » — « Ah! reprend Taine, tu es trop exigeant : on ne davantage. » /^ s^K^'^^'^^^'.x^^
BIBLIOTHXCA
100 LE PERE GRAÏRY.
croyance chrétienne, mais encore avec la philosophie spiritualiste. Celle-ci, par exemple : « Sans les individus qui le réalisent, TÈtre universel n'est qu'une abstraction. » (T. in, p. 201.) Et cette autre qui pesa d'un poids écrasant sur M. Vacherot au conseil de l'Instruction publique : « Non seulement la substance universelle n'est pas sans les individus, mais elle n'a d'être et de réalité que dans et par les individus. Prise à part, elle n'est ni cause, ni principe de l'être ; elle n'est qiiune abstraction de l'esprit... » (T. III, p. 479.)
Il semble bien que nous touchons ici l'athéisme, ou son équivalent.
Et pourtant, dans une Réponse à l'Univers, en date du 26 juillet 1851, M. Vacherot s'élève avec indignation contre ce qui lui paraît une injure et une calomnie. Il repousse avec horreur le matérialisme grossier, qui est étranger à toute notion de vérité absolue et de bien, et qui s'enferme dans les réalités sensibles; il proclame sa foi à la spirituahté et à l'immortalité de l'âme, à la puissance créatrice et providentielle, qui se manifeste par l'ordre, la beauté, le progrès universel et continuel du monde.
La sincérité de M. Vacherot est au-dessus de tout soupçon. Il y a d'ailleurs, dans cet acte de foi, un accent pénétrant d'émotion qui témoigne de son origine. Visiblement, il a jailli du fond de l'âme.
Entre les deux adversaires, il y a donc tout d'abord un malentendu. Le panthéisme et l'athéisme ne diffèrent que comme les deux côtés d'une médaille ; c'est vrai, logiquement. Maisil faut remarquer que xM. Vacherot, regardant toujours le même côté de la médaille, ne s'en rend point compte. Sans doute, l'absolu n'existe pas pour lui en dehors des réalités relatives dont l'ensemble forme l'univers. Il s'en distingue cependant, puisqu'il est cause créatrice, et puisqu'il reste toujours agissant au fond des êtres qu'il produit sans les faire sortir de son sein. Si obscure et si fuyante que soit la conception, elle n'en reste pas moins idéaliste, et suppose chez celui qui s'en
repaît une élévation de la pensée et un état d'âme parfaitement conciliable avec le sentiment religieux. De là l'illusion d'une croyance en Dieu qu'on retrouve chez Spinoza, chez Hegel, comme chezM. Vacherot. N'a-t-on pas dit que « la philosophie d'Hegel paraît autoriser la piété la plus profonde et considérer le christianisme comme la religion véritable et absolue, en même temps qu'elle semble en être la négation ^ »? En tout cas, il y a un abîme entre l'état d'âme qu'elle suppose et celui de matériahstes grossiers et bornés, tels que Diderot, Helvétius et d'Holbach. L'abbé Gratry n'en marque pas la différence et, par là, il blessa cruellement M. Vacherot et s'attira une protestation indignée, et, à cet égard, justifiée.
Cette réserve faite, il faut reconnaître que, si le Dieu vivant et personnel est « sensible au cœur » de M. Vacherot, comme il l'est à toute âme naturellement religieuse, il n'en est pas moins exclu du système élaboré par l'esprit. Chez ce métaphysicien, en effet, l'esprit agit à part, il s'isole dans ses théories et s'y égare à son insu. Cette séparation illogique des deux puissances de l'âme n'est pas un phénomène rare. Pascall'a dénoncée comme une mutilation de la nature humaine et une cause fréquente d'erreur. L'abbé Gratry met en garde contre eUe quiconque aspire à la vérité. La vérité, dit-il dans ses Sources, il faut la chercher non seulement avec son intelligence, mais avec toute son âme, et la perfection du style est de traduire l'homme tout entier. Car, selon le mot de Joubert, « plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une âme, et une âme à Dieu, plus tout cela est beau » .
L'abbé Gratry avait donc vu juste. La doctrine de iM. Vacherot conduisait logiquement aux tristes conséquences quivenaient d'être signalées et flétries. Les textes en font d'ailleurs suffisamment foi.
S'il fallait, de plus, un arbitre [jour prononcer entre