Voir Gratry, p
M. Vacherot se réduisent à deux principales. Il cherche d'abord à établir qu'il y a eu progrès dans la théologie chrétienne dès le temps des apôtres, de saint l'ierre à saint Paul et de saint Paul à saint Jean, (c Avec saint Pierre, la doctrine n'était encore que la loi; avec saint Paul elle devient la foi; avec saint Jean, l'amour ^ »
Peut-être y avait-il lieu d'établir tout d'abord ici une distinction. On ne saurait méconnaître un progrès théologique, non pas dans la pensée et la doctrine, mais dans les écrits des trois apôtres. Ils ont tous prêché le mystère de la Trinité, mais aucun d'eux n'en a parlé plus explicitement que ne l'a fait saint Jean ; aucun d'eux n'a insisté plus que lui sur la charité. Voilà ce qu'on pouvait accorder à M. Vacherot. Tout le reste de l'assertion ne repose sur rien.
L'abbé Gratry prend, en effet, les deux épîtres de saint Pierre et, textes en main, il n'a pas de peine à prouver que, loin de s'enfermer dans la loi et de réduire le christianisme aux proportions d'une secte juive, saint Pierre ne parle que de la foi et qu'il étend le royaume de Dieu à toutes les nations. On dirait que ces documents, si courts et uniques, ont échappé à M. Vacherot.
En ce qui concerne saint Paul, ses épitres témoignent qu'au lieu de ne s'appuyer que sur la foi, il parle très souvent de l'amour dans les termes les plus forts et les plus expressifs. Il suffit d'en rappeler quelques-uns pour conclure qu'il n'y a rien de plus dans saint Jean : V amour est la plénitude de la loi. — Celui qui aime son prochain a rempli la loi. — La fin de tout précepte, c'est l'amour. — La foi, l'espérance et la charité, ces trois choses dont la plus grande est la charité. — Toute la loi est en un seul mot : « Tu aimeras ton prochain comtne toi-même. » — Eussé-je la foi au point de transporter les montagnes, si je n ai pas T amour, je ne suis rien.
Vraiment, faire de saint Paul un apôtre de la foi })aiopposition à saint Jean, qui serait celui de l'amour, et
conclure de l'un à l'autre à un immense progrès, c'est bâtir une théorie en l'air, c'est négliger la réalité pour n'écouter que sa fantaisie. Toute la réfutation est acca blante. Il ressort avec évidence de cette première discussion que M. Vacherot a construit son système à priori, sans l'appuyer sur les documents scripturaires et à rencontre de textes clairs, décisifs, surabondants.
La seconde assertion ne résiste pas davantage à un examen approfondi. La voici : « Les lacunes du dogme sont évidentes chez les apôtres et chez les premiers Pères, au point que les Pères alexandrins, jusqu'à Origène inclusivement, n'ont encore affirmé définitivement ni le dogme de la divinité de Jésus-Christ, ni celui de la Trinité. Tant que la théologie chrétienne resta soumise aux influences de l'Orient, elle maintint le Verbe et lEsprit-Saint en dehors de la nature divine, et ne put comprendre la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit ^ »
L'abbé Gratry proteste au nom de l'histoire et de la théologie. Saint Paul et saint Jean affirment déjà, dit-il, l'égalité du Verbe avec son Père et la divinité de Jésus- Christ^. Il s'ensuit que ce dernier dogme, et celui de la Trinité, qui lui est logiquement lié, sont d'origine apostolique, et non d'origine alexandrine. Cette simple observation, rigoureusement appuyée, était déjà une réponse suffisante. L'abbé Gratry a tenu à la compléter. Il suit M. Vacherot dans son excursion à travers les Pères de l'Eglise et les écrivains ecclésiastiques des trois premiers siècles. A chaque pas, à propos d'Athénagore, de saint Justin, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, d'Origène, il relève des erreurs, des contresens formels, des contradictions incroyables, des analyses inexactes, et il finit par déclarer, un peu cruellement peut-être, mais non
2. Pour le prouver, les textes abondent (p. 24, 25, 27). N'est-ce pas saint Paul qui a dit : « Le Christ est au-dessus de tout, le Dieu béni dans tous les siècles. » (Rom. IX, 5.) Et ailleurs : « En Jésus-Christ habite corporellement la plénitude de la divinité. >• Colos., XI, 9.
sans vérité, « que cette partie de l'ouvrage n'appartient pas plus à la science qu'un rôve et bien moins qu'un roman ^ ». « Il est visible, ajoute-t-il, par tous les faits, tous les textes, toutes les raisons que le néoplatonisme, postérieur de deux siècles au christianisme, n'a pas d'autre raison d'être que le christianisme lui-même. Le néoplatonisme est le mirag-e du christianisme. »
Entrer dans le détail serait fastidieux. Disons d'un mot que ces pages sont un modèle de dialectique serrée, lumineuse, décisive. Elles s'achèvent par cette parole de Jules Simon, écrite en 18i5, citée comme conclusion légitime de toute Fargumentation : « Les uns se sont efforcés de transformer la foi chrétienne en une sorte de plagiat de la doctrine alexandrine, thèse désespérée qu'on ne peut soutenir de bonne foi, pour peu qu'on ait l'esprit juste et une légère teinture de l'histoire ^. »
Ainsi, de cette thèse audacieuse et retentissante, qui présentait le christianisme comme né à Jérusalem, mais développé et formé à Alexandrie, sous l'influence de la philosophie grecque, il ne subsistait rien!
Comment un esprit aussi élevé, aussi vigoureux, aussi sincère que M. Vacherot avait-il pu tomber dans une série d'erreurs aussi énormes, et linalement aboutir à une pareille faillite scientifique?
L'abbé Gratry en cherche la cause première et profonde dans l'action dissolvante de la pliilosophie hégélienne, sorte de sopliistique nouvelle qui ne lui parait être en elle-même qu'une perversion de la pensée et la négation radicale de toute logique. Il est certain qu'Hegel était un grand constructeur de synthèses à priori, et qu'il transportait sa méthode jusque dans l'histoire. Il commençait par se faire une conception logique dos
'2. Hisloirc de l'École d'Alexandrie, t. II, p. 608.
choses, encadrant d'avance les faits dans un système métaphysique. Mais la réalité donnait le plus souvent des démentis à l'ordre de succession commandé par le philosophe. Aussi Schopenhauer, en présence de ces arrangements de faits purement arbitraires, le traitait-il de charlatan. Il est vraisemblable que M. Vacherot n'a pas échappé à l'influence du maitre dont il s'était fait le disciple. Sous l'empire d'un pareil exemple, il a été amené à suivre la marche inverse de la marche véritablement scientifique, qui consiste à observer d'abord et à classer les faits pour en dégager ensuite les lois.
Il inclinait d'ailleurs de lui-même à cette méthode vicieuse, pénétré qu'il était de cette idée préconçue que le christianisme ne peut avoir qu'une origine humaine et naturelle. Comme l'a remarqué M. Brunetière, <( la négation du surnaturel passait en ce temps-là pour la condition même de l'esprit scientifique ^ ». Sans être explicitement formulé, ce préjugé, qui domine et tyrannise tous les rationalistes, est l'âme du livre de M. Vacherot. A l'insu de l'auteur, il a créé chez lui une sorte de parti pris aveuglant, qui a plié les faits et les textes aux exigences du système. Il était d'autant plus dangereux que M. Vacherot était un spéculatif d'une imagination puissante, « un philosophe rigide comme une barre d'acier ». Une fois engagé dans la dialectique, il se forgeait des chames, dont il était incapable de se déprendre.
La recherche patiente des faits, l'érudition précise, l'observation scrupuleuse de la réalité n'étaient point d'ailleurs son fait. « Il avait besoin, dit Taine, d'apercevoir t^eaucoup d'objets d'un seul coup; > il ne se plaisait que dans les vues d'ensemble. Ainsi, chez lui, comme chez beaucoup d'autres, pour l'honneur de la nature humaine, l'erreur pouvait se concilier avec une loyauté parfaite. Quand on la lui signalait, son premier mouvement était la surprise, la surprise que l'harmonie de ses com-