‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 68 sur 263 · Id., ibid · texte numérisé non relu

Id., ibid

Darboy, (c par définir et préciser les trois doctrines chrétienne, orientale et grecque, afin qu'on vît bien ce que la première avait emprunté aux deux autres. Il fallait définir et préciser ces trois doctrines d'après les livres et les hommes qu'elles regardent comme leurs représentants avoués et leurs organes fidèles. Il fallait analyser avec exactitude les écrits cités en témoignage, non pas en reproduisant une phrase isolée ou incomplète, mais en faisant connaître l'esprit réel et la véritable portée du texte ; enfin, il fallait étudier l'antiquité chrétienne pour en savoir les habitudes, la polémique, les divers rapports avec le monde païen, l'esprit, la vie ».

Faute de cette préparation, « M. Vacherot a pris pour le dogme chrétien ce qui n'est pas le dogme chrétien et pour représentants du christianisme des écrits et des hommes qui ne le représentent pas intégralement ni fidèlement )). Il confond l'enseignement de l'Église avec ceux des théologiens dont quelques-uns sont très suspects, tels que Synesius, qui paraît avoir été plus philosophe que chrétien; Tatien, qui fut hérétique; Athénagore, personnage naguère encore peu connu; Tertullien, hérétique notoire; Clément d'Alexandrie, que le pape Benoit XIV a défendu de mettre au martyrologe précisément à cause de ses livres; Origène, frappé, hélas! de trop de condamnations. Quant à saint Justin, sa théologie est identique à celle de Tertullien et d'Hippolyte, et même moins exacte. Or celle-ci a été blâmée par le pape Calixte ^ Voilà les autorités dont M. Vacherot a voulu

I. Cf. le remarquable article de M. l'abbé Duchesne : Les témoins anténicéens du dogme de la Trinité. Revue des Sciences ecclésiastiques, décembre 1882. — En 1897, M. Louis Arnould, professeur à l'Université de Poitiers, a présenté à la Faculté de Paris une thèse latine sur Athénagore. D'après cette consciencieuse étude, ce personnage était un philosophe athénien du n» siècle, un contemporain de Marc-Aurèle. Il avait entrepris une réfutation du christianisme. Au cours de son travail, il se convertit et devint un des maîtres de l'école catéchétique d'Alexandrie. On lui doit une Apologie du christianisme, l'une dos plus belles, au jugement de Bossuet, que nous ait léguées l'antiquité. M. Tixeront en a fait une étude serrée, au point de vue théologique, dans la Revue du Clergé français du 15 juin 1899.

faire les véritables interprètes de la doctrine de l'Église. 11 s'ensuit qu'il n'expose nulle part le dogme chrétien dans sa totalité et sa pureté, qu'il le confond avec des opinions particulières ou des spéculations rationnelles, et que ses raisonnements, appuyés sur une base aussi peu philosophique, sont inévitablement caduques.

Ainsi, M. Vacherot s'était trompé. La preuve en était péremptoire. Tout cet échafaudage historique et scientifique, dont la façade imposante semblait annoncer un monument durable, avait été renversé au premier choc. Ce n'était plus qu'un monceau de ruines.

Sur le terrain religieux, comme sur le terrain philosophique^ la victoire de l'abbé Gratry était éclatante.

Mais, cette victoire était-elle aussi complète qu'elle pouvait, et qu'au premier aspect, elle paraissait l'être? Relever les erreurs et les contradictions dont foisonnait la thèse de l'adversaire, la mettre en pièces, lui briser son arme entre les mains, c'était beaucoup sans doute. N'y a-t-il pas quelque chose de plus? Battre l'ennemi à la frontière et l'empêcher d'envahir le pays, c'est très bien. Le refouler jusque chez lui et construire une forteresse imprenable qui lui barre désormais la route, c'est encore mieux. Voilà ce que l'abbé Gratry eût pu et dû faire. Polémiste vigoureux, brillant et irrésistible, ce rôle n'en était pas moins trop étroit pour son beau talent. Il pouvait de plus faire œuvre de théologien, reprendre dans le livre de M. Vacherot les idées justes qu'il contenait, à l'insu de l'auteur peut-être, en vérifier la valeur, y ajouter d'autres matériaux solides et reconstruire suides bases nouvelles et inébranlables l'édifice de la vérité. La condition des travailleurs chargés de veiller sur les murailles de la ville sainte n'a pas changé depuis Néhémie : ils doivent constamment tenir Tépée dune main et la truelle de l'autre.

LABBE GRATRY A L'ECOLE NORMALE. lit

Tout n'était pas à rejeter, en eflet, dans les assertions de M. Vacherot. Il y avait lieu de lui accorder tout d'abord que le dogme n'est pas sorti du Cénacle organisé et complet, comme la Minerve armée du cerveau de Jupiter. Il s'est dégagé peu à peu au contraire, en vertu d'une évolution continue et progressive, sans que l'unité vitale en ait été altérée. Ce mouvement n'a pas été autre que celui de tous les organismes vivants qui se développent d'après les lois de leur propre nature. Rien de nouveau n'apparaît dans le vieillard, qui n'ait existé à l'état latent dans l'enfant. La doctrine de FÉglise, comme l'Église elle-même, se constitue à l'image d'un corps mystique, à travers l'adolescence jusqu'à l'âge adulte et jusqu'à l'épanouissement de la maturité. La comparaison est de saint Paul [Ephes., iv, 13). Cette théorie n'est donc pas nouvelle, et saint Vincent de Lerins l'a formulée avec autorité et bonheur. Newman l'a approfondie dans un célèbre et savant ouvrage, dont la traduction paraissait en France dès 1845, sous le titre : Développement de la doctrine chrétienne^ . Il est regrettable que ni l'abbé Gratry ni M. Vacherot ne l'aient connu. Us y eussent trouvé de ^dves clartés sur l'objet du débat. Si les principes du christianisme sont tous dans la révélation, il faut reconnaître qu'ils n'ont pas tous été également compris du premier coup Pour les mettre en lumière, pour en tirer les conclusions qui en découlent, il a fallu beaucoup de temps, d'étude et de réflexion. A mesure qu'apparaissaient les aspects nouveaux de l'idée première, des discussions s'élevaient, à la suite desquelles était éliminé tout ce qui ne sortait pas réellement de la donnée originale. Les hérésies ont été l'occasion des définitions dogmatiques. Le travail d'élaboration, commencé dès les premiers siècles de l'Église, se continue à travers les âges avec l'assistance du Saint-Esprit, assistance formellement

1. Voir, dans la Revue du Clerfjé français du 1"' décembre 1898, une très remarquable étude sur cet ouvrage, due à la plume de l'un de nos plus savants cxégètes.

promise par le Sauveur à ses disciples. « Il vous enseignera toutes choses, leur dit-il, et il vous fera comprendi'e tout ce que je vous ai enseigné. » (Joan.,xiv, 26.)

Ainsi, le trésor primitif ne s'accroît pas; mais des aperçus inexplorés, des détails restés dans l'ombre surgissent peu à peu au grand jour. Imaginez qu'on agrandisse progressivement la photographie d'une cathédrale. Les lignes principales se détachent en un relief de plus eu plus saillant, les lignes secondaires s'accusent à leur tour ; enfin, apparaissent des richesses d'ornementation, des finesses de sculpture, des harmonies cachées que l'œil ne pouvait d'abord soupçonner. Et pourtant, la première épreuve contenait, mais enveloppé, tout ce que révèle la dernière. Mais il fallait du temps et toute une série d'opérations pour le dégager et le produire au regard'. l]n travail d'élaboration s'imposait pour le dogme ; mais il n'était guère possible à l'Église primitive. Il ne s'agissait point, pour les apôtres, de s'enfermer dans un cloître pour y méditer à loisir et pour approfondir la doctrine évangélique. Le Sauveur leur avait dit : « Allez, enseignez toutes les nations. » Ils avaient à conquérir le monde. La prédication et l'action les prirent tout entiers et ils s'y dépensèrent avec l'ardeur que l'on sait. Ils se répandirent à travers les peuples, selon la spirituelle et expressive comparaison de Newman, comme les Israélites sortirent de FÉgypte. Ceux-ci furent surpris par l'appel au moment où leur pâte n'était pas encore levée. Us partirent quand même, « leurs pétrins liés à leurs habits et attachés à leurs épaules ».

Ce qu'il ne fallait pas craindre de concéder encore à M. Vacherot, c'est que la philosophie a eu un rôle important dans le développement de la doctrine chrétienne. Non pas qu'elle ait introduit des éléments étrangers parmi les données de la révélation. Les dogmes de la création, de la Trinité, de la chute primitive, de l'Incarnation, de la Rédemption, de la grâce, sont des vérités originales que la sagesse antique n'a pas même soupçonnées.

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