Voir note aux pièces justificatives, p
Mais, cette réserve faite, il ne faut pas oublier que la philosophie contient une part de vérité, comme la révélation en contient une autre. Ces deux lumières viennent également de Dieu. Loin de s'exclure, elles se concilient et se complètent réciproquement. Les Pères ont étudié, parfois avec enthousiasme, les spéculations d'Aristote et de Platon, comme les théolog-iens d'aujourd'hui s'appliquent aux sciences naturelles, historiques et critiques, en vue de combattre l'erreur et de rattacher à la religion les vérités rationnelles établies. A leurs yeux, la perfection de la sagesse consistait à fondre avec l'élément révélé ce que les divers systèmes avaient de vrai. Us ne craignaient pas de leur emprunter d'abord la démonstration des vérités qui sont à la base de la religion, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, les sanctions de la vie future. La vraie gnose ne fut pas autre chose qu'une tentative de conciliation entre la spéculation indépendante et le christianisme. Dès le second siècle, saint Justin considérait les anciens sages de la Grèce comme des précurseurs de l'Évangile. Si Clément d'Alexandrie et Origène étaient remplis de Platon au point d'en adultérer le dogme et de s'attirer des censures du magistère de l'Église, le principe dont ils s'inspiraient n'en était pas moins admis. La doctrine de saint Jean sur le Verbe se rattache à la révélation divine de l'Ancien Testament et non à la philosophie alexandrine de Philon : saint Jean n'en emprunte pas moins le langage platonicien. De la même source viendront les formules destinées à traduire la divinité de Jésus-Christ. La phraséologie d'Aristote se retrouve dans beaucoup de définitions théologiques; la méthode d'Aristote préside à la synthèse doctrinale du christianisme. Comme le Christ est Dieu et homme et le christianisme un mélange de divin et d'humain, ainsi la théologie n'est pas autre chose, en somme, qu'un monument mLxte, construit avec deux sortes de matériaux : avec les principes certains de la foi et avec les conclusions que la réflexion peut en tirer. Idées et formules, « la théologie prend son bien partout où elle
LE PÈRE GRATKV. «
le trouve, écrit Newnian; elle transforme et s'assimile ces éléments, comme le corps humain transforme et s'assimile une foule d'éléments variés sans cesser d'être une unité organique et vivante ».
Ainsi, la philosophie contribua au développement du dogme par le concours qu'elle prêtait à la démonstration de certaines vérités religieuses, à l'interprétation et à la systématisation de la doctrine ; elle y contribua encore parles conclusions légitimes qu'elle sut tirer des données révélées. Voilà ce que M. Vacherot pouvait affirmer. Mais il devait s'arrêter là. Quand il allait plus loin, quand il prétendait découvrir, dans le dépôt de la révélation et parmi les principes de la foi, des apports venant du néo- [)latonisme, il se trompait absolument. Pour avoir essayé d'en faire la preuve, il s'est perdu dans des erreurs et des contradictions, qui ont trahi son ignorance du sujet et un défaut de logique. Il oubliait que l'objectif du photographe, en agrandissant une épreuve, ne crée pas une seule des lignes qu'il met en lumière. Il les accuse seulement davantage. Ainsi, la philosophie n'a rien ajouté aux éléments de la révélation proprement dite. La philosophie néo-platonicienne, en particulier, loin d'apporter une contribution au dogme de la Trinité, a plutôt provoqué et inspiré les hérésies contraires. Mais, d'autre part, en s'exerçant sur les vérités révélées, elle a pu aider à les ouvrir au regard, à en rendre le sens de plus en plus explicite, d'implicite qu'il était. Par là, elle a rendu des services dont elle peut revendiquer l'honneur, et l'abbé Gratry n'était pas homme à le lui refuser.
Il lui en eût coûté bien davantage d'admettre, ce qu'il ne parait pas avoir soupçonné et ce qui est conforme à la réalité historique, *à savoir que beaucoup d'écrivains ecclésiastiques, antérieurs au concile de Nicée, usent d'un langage souvent étrange et inexact relativement à la Trinité et même à la Divinité de Notre-Seigneur. Les chrétiens des trois premiers siècles ont cru à l'unité de Dieu et à la consubstantialité des trois personnes divines : cela ne peut faire doute. Mais le concept de l'unité de
nature et de la distinction des personnes ne fut défini qu'à Foccasion des hérésies.
En attendant ces définitions, la notion resta plus ou moins vague dans le plus grand nombre des esprits. Quelques-uns craignaient de détruire l'unité de Dieu en attribuant au Christ la nature divine et par là ils se détachaient de l'idée fondamentale du Christianisme. D'autres, pour sortir de difficulté, croyaient que le Christ n'est autre que Dieu le Père, apparu dans la chair. D'autres enfin, et en grand nombre, et parmi eux beaucoup d'écrivains ecclésiastiques et même de docteurs, tout en déclarant le Fils semblable en toutes choses à son Père, n'admettaient pas la consubstantialité absolue et ne parvenaient pas à concevoir l'identité de nature entre les deux. A leurs yeux, le Fils est engendré de la substance du Père, Dieu comme lui; mais il n'est pas éternel comme personne. Il est devenu Fils avant la création du monde seulement et pour être le créateur du monde. Ces idées, qui seraient aujourd'hui hérétiques, ont été soutenues, à des nuances près, non seulement par Tatien et Athénagore, mais aussi par saint Justin, saint Denys d'Alexandrie, Clément d'Alexandrie, Origène et plusieurs autres. Ce n'est qu'au iv° siècle que les formules relatives à la Trinité furent définitivement arrêtées. Voilà ce qu'affirment le savant P. Petau au xvif siècle, le vénérable cardinal Newman, l'homme de ce temps qui a le plus étudié les Pères, et avec eux, les plus renommés professeurs de l'Allemagne catholique (1), et^ chez nous, M. l'abbé Duchesne, dont l'autorité historique ne saurait être contestée.
Faut-il en conclure avec M. Vacherot que, « grâce à la science grecque, les Alexandrins ont converti en une véritable théorie la vague doctrine des Écritures sur le Père, le Fils et le Saint-Esprit? «>
Non, assurément. Il faut bien remarquer, en effet, que
1. Cf. en particulier la savante Histoire de l'Église, du docteur Kraus, 3« édition française, publiée par les PP. Godet et Verschaffel, t. 1, p. 1G4-165.
j)arini ces singularités des écrivains ecclésiastiques, l'autorité enseignante de l'Église maintenait la vraie tradition, dirigeait les docteurs qui vivaient dans l'entourage immédiat de la papauté, surveillait l'enseignement des autres, et, de temps en temps, signalait leurs écarts. Ainsi le Pape saint Denys adressa ua avertissement à son homonyme, Denys, évêque d'Alexandrie. Ainsi, le Pape Calixte écrivait à d'autres : « Vous êtes des dithéistes. •> Et, après le concile de Nicée, les œuvres des ^Vlexandrins Clément, Origène, Denys furent censurées sur le point particulier qui nous occupe K
L'abbé Gratry n'a pu connaître les derniers travaux de Newman, ni les études récentes de M. l'abbé Duchesne sur la question. Mais l'exégèse si solidement fondée du P. Petau n'aurait pas dû lui échapper. Or, elle aboutit aux mêmes conclusions, à savoir, que nombre d'auteurs antérieurs au concile de Nicée, s'exprimant sur des points qui appartenaient de leur temps à l'explication scientifique du dogme trinitaire, « ont présenté des théories inexactes, impossibles à concilier avec les définitions de Nicée et avec l'enseignement officiel du magistère infaillible de l'Église avant Nicée » .
Il en ressort un argument de plus contre la thèse de M Vacherot. Si les Alexandrins se sont trompés ; si, loin de représenter la doctrine de l'Église, ils sont en désaccord avec elle, s'ils ont été avertis, censurés par l'autorité centrale, fidèle gardienne de la Tradition, il s'ensuit que le dogme s'est formé en dehors de l'influence néoplatonicienne et souvent en lutte contre cette influence. 11 est à croire que, dans toute cette discussion historique, l'abbé Gratry a pris pour guide unique Bossuet. Or, les informations de Bossuet sont parfois incomplètes et ses ai'rêts récusables. Il a beaucoup trop réduit le développement doctrinal à des explications de terminologie, et il ne semble pas possible aujourd'liui, dans ce débat, de s'en rapporter à ses jugements.