Cf. Duchesae, article cité
En résumé, les éléments de la doctrine chrétienne étaient tous contenus dans la révélation, et la théologie était en possession de tous les principes de la foi avant la fondation de Técole d'Alexandrie ; le néoplatonisme n'a point contribué à former le dogme de la Trinité et il n'a pas réussi à l'altérer. Ces réserves faites, on peut accorder à M. Vacherot que, « dans le développement des principes de la foi, les Pères de l'Église s'inspiraient volontiers des grandes doctrines qui florissaient autour d'eux; que la philosophie a pu être, au début, pour la religion nouvelle, une auxiliaire, une sorte d'institutrice qui délie la langue encore incertaine de ses docteurs » , et qui, parfois, aide à voir clair dans la pensée révélée. Mais jamais, elle n'a dirigé le développement de cette pensée; jamais elle n'a introduit une idée étrangère dans la substance du dogme, jamais enfin elle n'a été pour l'ÉgUse une autorité enseignante.
Une polémique aussi vive, qui mettait en cause le christianisme et tout le surnaturel, qui agitait l'École normale, ne pouvait passer inaperçue. Les journaux s'en étaient emparés et y mêlaient leur passion. Ils signalaient comme une inconvenance et un danger public cet enseignement hostile à la religion catholique donné sous le couvert de l'autorité officielle. Il était, en effet, contraire à la constitution même de l'Université , telle que Napoléon l'avait établie et fondée sur la croyance chrétienne. On n'avait pas encore inventé cette neutralité dédaigneuse, qui, selon le mot de Royer-Collard, « met véritablement la religion hors la loi ». Il ne paraissait pas admissible qu'un maître chargé de former les futurs professeurs de la jeunesse française, s'attaquât ainsi ouvertement à la foi traditionnelle du pays. On sait quelle rude leçon Jouffroy reçut un jour, pour pareille faute, de Royer-Collard. « Il était assis là, disait celui-ci à
118 LE PERE GRATRV.
Sainte-Beuve, et je l'ai fait pleurer. » Il est vrai que c'était une récidive et que Joufï'roy avait eu la faiblesse de nier le fait. On était d'ailleurs en pleine réaction politique et religieuse. Les esprits étaient encore échauffés par les luttes passionnées pour la liberté d'enseignoment. L'École normale n'était pas moins suspecte au gouvernement qu'à l'Église. On la considérait à la fois comme un foyer de scepticisme et comme un foyer d'opposition au Prince-Président. C'était le moment où le nouveau directeur, M. Mchelle, la soumettait au régime <( mortifiant » que l'on sait, pour la corriger et Famender. Toutes ces circonstances concouraient à grossir le bruit de cette controverse et à agiter l'opinion.
Le ministre de l'instruction publique, M. de Crouseilhes, homme modéré et bienveillant, finit par s'émouvoir. M. Cousin n'était pas, de son côté, sans inquiétude. Il avait bien émis autrefois, dans son cours de 182G, des idées semblables, auxquelles il ne tenait plus. 11 en voulait à son disciple de les afficher avec tant d'éclat. Il avait gardé du temps où il gouvernait l'Université comme un régiment, l'aversion des gens compromettants. « La philosophie est indépendante, avait-il dit autrefois, elle sera libre ou elle ne sera pas. » D'autre part, il avait peur de se brouiller avec les évêques et ne pardonnait guère à ceux qui lui créaient des embarras par d'imprudentes sorties contre le dogme chrétien. Or, M. Vacherot jugeait pitoyable cette politique de ménagements et de compromis, et il avait résolument secoué un joug qui lui semblait intolérable. « L'écueil de la pliilosophie dans ces tristes jours, écrivait-il dans son Avant-propos, n'est pas la témérité, mais l'équivoque et la fausse prudence. » Le trait avait atteint M. Cousin en pleine poitrine et l'avait blessé au vif. Aussi, aucune démarche ne fut faite pour empêcher le Ministre de déférer le cas au conseil supérieur de l'instruction publique.
La séance du conseil fut présidée par M. Thiers. M. Portalis s'éleva avec force contre le scandale causé par cet ouvrage et contre les doctrines dissolvantes et
pervertissantes qu'il répandait parmi la jeunesse. Il signala en particulier une formule évidente d'athéisme dans cette phrase : « Non seulement la suljstance universelle n'est pas sans les individus, mais elle n'a d'être et de réalité que dans et par les individus. Prise à part, elle n'est ni cause, ni principe de l'être ; elle n'est qu'une abstraction de l'esprit. »
L'impression fut vive sur tous les juges. Sans plaider la cause de M. Vacherot, Cousin attaqua l'abbé Gratry, signala l'inconvenance de cette polémique entre le directeur des études et l'aumônier de l'École normale, la publicité fâcheuse qui lui avait été donnée et dont la responsabilité pesait sur l'abbé Gratry. Il conclut que si le premier devait quitter l'École, le second ne pouvait y rester. M. Thiers ne défendit pas M. Vacherot; mais il ne fut pas d'avis qu'on touchât à sa situation. La désapprobation n'en était pas moins générale. Peu après, M. Vacherot fut mis en disponibilité. La lettre du ministre, pleine d'estime pour sa personne et de reconnaissance pour les services qu'il avait rendus, lui garantissait son traitement de cinq mille francs jusqu'au jour où de nouvelles fonctions lui seraient confiées K L'abbé Gratry avait donné sa démission quelques jours auparavant.
Les élèves furent tous affligés de ce dénouement. Ils firent à M. 'Vacherot des adieux émus. Ce fut Taine qui porta la parole. Outre cette démarche générale, les catholiques, qui avaient été spécialement mêlés à ces affaires, ne se crurent pas dispensés d'une visite particulière. M. Vacherot y fut fort sensible. « Il nous assura à son tour en nous serrant cordialement la main, dit Cambier, qu'il se souviendrait toujours de nous et qu'il nous suivrait dans nos carrières avec le même intérêt. Le fait est qu'il était impossible pour nous catholiques d'avoir un préfet d'études qui nous fût plus favorable. ' »
1. Lettre du 30 juin 1851. Les détails qui précèdent sont tirés des journaux du temps.
..'. Lettre à Adolphe Perraud, citée par M. Ollé-Laprune.
Le directeur, M. Miehelle, laissa voir son mécontentement en interceptant l'exemplaire de la Lettre à M. Vacherot destiné à la bibliothèque de l'École. « Ainsi, écrivait l'auteur avec amertume, ceux qui ont bu le poison ne peuvent prendre le remède. » Les journaux de l'opposition déclamaient contre l'intolérance cléricale. Ne pas laisser détruire la foi dans l'âme des jeunes gens était, à les entendre, un crime abominable. Ces manifestations ne consolèrent point M. Vacherot. Profondément atteint dans sa situation et dans son amour-propre, il reprochait à son adversaire « d'avoir violé à son égard toute convenance et toute politesse ^ ».
Quant à l'abbé Gratry, il recevait de toutes parts des compliments pour une réfutation qui venait de révéler à tous un esprit supérieur et un maître écrivain. Par la force et la souplesse de sa dialectique, par sa chaleur d'âme, il rappelait, disait-on, Pascal, moins la colère et l'ironie. Quelques jeunes gens lui restaient fidèles et le défendaient avec succès devant leurs camarades. Mais « au fond, ajoutait-il, je n'en ai pas moins le cœur gros ' ». La victoire lui coûtait cher, en effet. Il avait dû renoncer à un ministère conforme à ses goûts et il s'était aliéné l'amitié d'un homme quH savait généreux, et dont il avait tant de fois serré la main. Dures conséquences de la guerre! Ces deux hommes d'élite, en effet, après avoir travaillé côte à côte à la même œuvre pendant cinq ans, pleins d'estime mutuelle, unis par les relations les plus cordiales, se séparèrent et ne se sont jamais revus depuis.
Entre les deux adversaires, désormais séparés, subsistait cependant un lien invisible, une estime réciproque et un commun amour de la vérité. C'est ce lien qui de^ait les rapprocher plus tard après de nouveaux combats. Dès le mois de février 1871, le P. Gratry avait admiré le rôle de M. Vacherot à l'Assemblée nationale. Quelques
1. Lettre inédite de l'abbé Gratry à Alfred Tonnelle. Juillet 1851.