‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 73 sur 263 · Revue des Deux-Mondes, 15 février · texte numérisé non relu

Revue des Deux-Mondes, 15 février

« Il n'y a plus de philosophie vraiment vivante et actuelle, disait de son côté M. Vacherot, que celle qui procède de la grande école critique du dernier siècle. Tout ce qui précède cette révolution est mort. Descartes et Leibniz appartiennent à l'histoire aussi bien que Platon et Aristote K »

Ernest Renan, Littré, Ernest Havet et beaucoup d'autres faisaient écho à ces assertions extravagantes et dissolvantes. Non seulement ils abolissaient ainsi la raison presque dans ses fondements; mais, de plus, un ardent esprit de secte les poussait à détruire, en philosophie, l'idée de Dieu, et en religion, l'idée chrétienne. Non pas qu'ils fissent profession de matérialisme brutal : l'imputation d'athéisme les blessait profondément. Mais ils avaient une façon à eux d'entendre le sentiment religieux. Dieu et l'homme ne faisant qu'un, la vraie religion consistait, selon eux, à reconnaître Dieu prenant conscience de lui-même dans la raison humaine.

Ces aberrations de la philosophie ne sont point tout à fait nouvelles. Elles portent un nom dans l'histoire ; elles s'appellent ia Sophistique. Gorgias et Protagoras n'étaient point seulement des rhéteurs plaidant le pour et le contre ; ils proclamaient, eux aussi, l'identité des contraires, et il ne fallut pas moins que le génie de Socrate, de Platon et d'Aristote pour les exterminer. Les nouveaux philosophes sont aussi des Sophistes, dans le propre sens du mot, dit le P. Gratry. Car ils nient formellement, en théorie et en pratique, l'axiome premier de la raison, le principe nécessaire de la parole et de la pensée, savoir : ([uon ne peut affirmer et nier en même temps la même chose, dans le même sens et sous le même rapport. Ils enseignent la propre formule de l'absurde, V identité des contradictoires, et par là, ils ruinent toute critique, tout Jugement et ils se font inconscienment les corrupteurs de la génération présente,

A partir du moment où il a bien vu l'ennemi, le P. Gratry n'a plus de repos. Le combattre est son unique pensée.

. La Métaphyalque el la Science. Préface (1858).

« Je ne cesse de le poursuivre par une sourde fermentation intérieure , que rien n'arrête » , dit-il à M^ Dupanloupi. « J'avoue, écrit-il encore, que je suis animé à l'égard de cette secte du plus profond mépris et de la plus énergique indignation. Il s'agit de la secte, non pas des hommes. Je trouve que nous sommes aujourd'hui à l'égard de l'erreur trop tolérants et trop indifierents. N'y a-t-il donc pas des devoirs intellectuels, et l'aristocratie intellectuelle n'a-t-elle point d'honneur à garder? Etces devoii's sacrés, pour quiconque ne se joue pas de la vérité, ne sont-ils pas plus pressants que jamais? Il me semble que nous sommes arrivés à un âge des nations où Dieu veut imposer aux hommes de plus grands devoirs intellectuels. Comme, aux xi® et xii' siècles, les hommes de cœur, dans toute l'Europe, se sont dévoués et ligués pour sortir du chaos social, de même, dans cette tempête philosophique que traverse l'Europe, chaque homme doit savoir se défendre et défendre les faibles, et tous doivent savoir se grouper pour surveiller, combattre et vaincre les ténèbres sans cesse renaissantes 2. »

Il agit comme il parle. Pendant l'année 1863, il se met à l'œuvre avec ardeur, « avec la plus profonde ténacité ». Les Sophistes et la Critique paraissent en janvier 1864. Il y a lieu d'en espérer, selon lui, un effet décisif. Car, « le livre est plein de documents étonnants, et il y a aussi quelque énerg-ie et clarté polémique. Vis polemica^ . »

Le premier adversaire pris à partie dans cet ouvrage est encore M. Vachcrot. Il vient de publier la Métaphysique et la Science. Hégélien déterminé, il est de ceux qui disent dans leur esprit : Il n'y a pas de Dieu,

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