Vie de JcsuSf p. Tû
salut! » et en disant cela, ils le soufflettent. Ils le saluent avec réserve et le soufflettent avec modération. Ce sont des hommes d'identité : pour eux, salut et soufflet sont même chose. Ce prodige est nouveau, parce que depuis deux mille ans, c'est la première fois que reparaît dans l'histoire de l'espèce humaine les monstruosités d'une école sophistique ^ »
Quant à ce ton de supériorité intellectuelle et morale que Renan ose prendre avec Jésus-Christ, il est flétri comme il le mérite : « Pesez ceci. Un membre de cette secte dont nous avons décrit l'état mental, un scribe de circonstance qui soulève, en ce moment, la risée indignée de tout homme sérieux en Europe ; un malheureux sophiste, pour qui nulle assertion n'est plus vraie que son opposée ; un infirme intellectuel, qui a perdu, en théorie et en pratique, le discernement de ce qui est et de ce qui n'est pas, du pour, du contre, du oui, du non; c'est là l'homme qui s'avance, et qui, avec la plus parfaite sérénité et ce demi-sourire que son style n'abandonne jamais, juge nettement, par voie de simple tact exquis, et puis, prononce, par voie de pure déclaration , sur la valeur et les limites de la pensée de Jésus-Christ, l'éternel maître du genre humain - ! »
Après avoir ainsi flagellé l'ineptie de pareils jugements, après avoir cloué au pilori la laideur de ces monstruosités intellectuelles, le P. Gratry essaie de retracer, à côté de ce portrait scandaleux et contradictoire , la véritable image du Sauveur des hommes. Vous ne voulez, dit-il, admettre que son humanité. Eh bien! soit. Ne considérons (fue cette humanité et contemplons cette figure idéale telle que l'histoire nous la présente. Peut-être qu'à la regarder de près, il vous sera donné, comme à saint Thomas, de reconnaître et de confesser le Dieu. Et s'appuyant en partie sur un savant Allemand, le rationaliste Ewald, en partie sur la science de l'Évangile dont il est
si profondément pénétré lui-uicme, il] fait resplendir en des pages saisissantes la beauté de cette face humaine, le rayonnement de l'intelligence, du courage et de l'amour; et, à travers l'homme unique et incomparable, il voit et il retrouve Dieu.
« Quand cette immense beauté morale, dit-il, toujours actuellement présente et inspirée de Dieu, humilité, douceur, paix et sérénité dans le courage le plus entier, et dans la plus haute force qui fut jamais; clairvoyance prophétique et vue intuitive pénétrant les âmes, et les choses, et les temps; miséricorde et bonté pleines, amour profond tressaillant d'enthousiasme, jusqu'à la mort et jusqu'au don complet de soi; ah! oui, quand tous ces rayons de lumière et de divine beauté resplendissaient par sa face et ses yeux, que devait être ce regard? Un seul de ces regards conquérait un apôtre et transformait un homme, et ravissait des âmes pour toujours. Cela devait être, et l'Évangile le dit ! Et ne fait-il pas tout cela, précisément, aujourd'hui même et depuis des siècles, par le simple récit de son histoire, et par la seule lecture de l'Évangile? Cette beauté, cette splendeur s'est gravée, s'est écrite sur ces pages, et l'imparfaite image gardée sur le papier ravit encore les âmes, et les ravira jusqu'au bout. Et pourquoi, sinon parce qu'il est l'idéal incarné, idéal que les âmes portent naturellement en elles, et qu'elles cherchent toujours ^? »
Encore, se hâte-t-il d'ajouter avec raison : « tous ces portraits du Seigneur ne sont rien. Les paroles ne sont rien. Il faut le voir luimême et le toucher.
« Il faut, dans la recherche de la vérité, se guérir d'une grande illusion commune à tous les hommes qui lisent: c'est que le monde littéraire est tout, que tout se fait par pensées et lectures. Grande erreur : la réelle et vivante vérité n'est pas là. Qui ne comprend pas cela, n'a pas même encore commencé.
<( Cette illusion est analogue à celle qui égara longtemps l'esprit humain à la recherche des sciences de la nature. Les savants ne cherchaient que dans les livres et dans leurs cerveaux. Us poursuivaient les mystères de la vie par syllogismes à partir de majeures abstraites. La vraie science commença le jour où l'homme alla trouver la nature elle-même, la contempla, la suivit, et lui obéit humblement, comme l'inculque Bacon avec une intarissable éloquence. On poursuivit alors la science réelle, que l'expérience seule peut donner.
« Eh bien! la science de Dieu et la science du Christ sont précisément au même prix, il faut aller trouver Dieu même et Jésus- Christ lui-même, les suivre et leur obéir humblement. Il faut cette science de Dieu, celte science du Christ que l'expérience seule peut
•donner. Mais, qu'est-ce que l'expérience de Dieu? Nous l'avons déjà dit, l'expérience de Dieu, c'est la Morale et la Religion ^ »
Les applaudissements vinrent à Tautenr de tous côtés, et parfois d'où il ne les attendait guère.
C'est à propos de ces pages indignées et émues contre Renan qu'un déiste et l'un des chefs de la franc-maçonnerie, M. Viennet, lui écrivait : « Je vous remercie de "votre livre et du plaisir que j'ai eu à le lire. Vous avez raison de tonner contre les sophistes. Ils ont envahi tous les domaines de l'intelligence. Mais, vous ne les corrigerez pas. La popularité qui les suit et l'argent qu'elle leur procure, en perpétueront la race. Nous périrons par eux, comme la vieille Grèce. Je suis trop vieux pour voir cette catastrophe, mais vous y assisterez, et, ce qui me console, c'est qu'après avoir rompu tous les freins des passions humaines, ils seront pendus les premiers par ceux qu'ils auront pervertis... ^. »
Il y a cependant des distinctions à faire dans le groupe sophistique. Tous les membres ne méritent pas la même condamnation. Il en est dont la noblesse, la loyauté et le désintéressement ne font pas question M. Vacherot était de ceux-là, nous l'avons vu. Le P. Gratry se plaisait à lui rendre particulièrement témoignage , et il le traitait
1. P. 383. — Cette vérité profonde, que c'est dans notre cœur plutôt que dans les livres qu'il faut chercher Dieu, Tolstoï, de son côté, la mettait naguère en relief par un conte touchant. Deux vieillards, dit-il, s'étaient un jour mis en route pour visiter les lieux saints. L'un des deux, riche et inielligent, avait traversé 1p monde pour arriver au tombeau du Seigneur. L'autre, peu cultivé, simple d'esprit, avait rencontré en ■chemin une vieille femme si malade et de pauvres enfants si dénués de tout, qu'il n'avait pu s'empocher de s'anvter près d'eux. Quand le premier de ces vieillards parvint à Jérusalem, il essayait en vain d'approcher du tombeau de Jésus. Il eut la surprise de voir, au premier rang et devant lui, souriant et le visage illuminé d'une béatitude céleste, le - simple d'esprit • qu'il avait laissé à mi-route. Celui-là avait mérité de voir Dieu ()ui allait à lui par le chemin de la pureté et de la charité.