‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 81 sur 263 · LE PERE CK.VTRY · texte numérisé non relu

LE PERE CK.VTRY

qu'un camarade cVccole s'avise de le regarder de travers à cause de sa religion, de suite il lui demande un rendez-vous pour une explication. Toute sa vie, il aura le premier mouvement prompt, la riposte vive. C'est qu'il aime son drapeau. Gomme tous les hommes de cœur et de conviction forte, il ne le cache point, il le porte haut et fièrement. Quiconque ose l'attaquer, quel qu'il soit, le trouve debout, droit et en garde, fût-il un collègue, un homme digne de toute estime, presque un ami, peu importe. Aucune considération ne le retiendra. La vérité est en cause, il suffît. De même, pendant le concile, il croira servir une cause juste, il sera prêt à lui immoler son repos, ses forces, sa santé et jusqu'à sa vie. Il a le culte de la vérité et de la justice, comme Rodrigue avait le culte de l'honneur. Dès l'âge de vingt-trois ans, il avait renoncé à tout pour les défendre. Il leur resta dévoué « jusqu'au sang ». Sa devise, à cet égard, pourrait être celle de son ami et de son frère d'armes, le chevaleresque Montalembert : Qualis ah incepto.

Rien d'étonnant qu'il se soit précipité, tête baissée, avec toute la furia francese contre ceux qu'il appelle les Sophistes. Chaque homme doit savoir se défendre et défendre les faibles. « Dieu a mis au milieu de nous la Vérité, de même qu'il y a mis le pain. La vérité n'appartient à chacun et n'appartiendra aux nations, que lorsque les nations, lorsque chaque homme aura su la gagner lui-même par la souffrance, le travail et la lutte. » Or, il y a sur la terre, dans l'ordre intellectuel et moral, plusieurs races ennemies. Il y a les hommes épris de lumière et d'amour, qui vont à Dieu comme à leur Père, et qui s'efforcent de soumettre leur vie à la vie même de Dieu; et il y aies hommes obstinés dans les ténèbres, arrêtés dans l'égoïsme, chez qui se développe la haine ardente de tout ce qui est plus haut qu'eux, éternels adversaires des enfants de Dieu. Ce sont les Scribes endurcis, les Pharisiens et les Sadducéens. Ouel est h' prophète qu'ils n'aient persécuté? Ils ont mis à mort le Juste par excellence, le Fils de Dieu. Il faut les empê-

cher de poursui\Te leur œuvre de ténèbres et d'extermination. Le doute, la négation, la folie et l'orgueil se soulèvent aujourd'hui avec une sorte de rage contre l'universelle lumière de l'Évangile, de la science et de la raison. Il faut les démasquer et les dompter, les signaler à l'attention publique, apprendre à chaque homme à se défendre et à se dégager de leurs sophismes par des habitudes vigoureuses de saine critique. Voilà, à ses yeux, le devoir, et il le remplit.

Mais en condamnant et en poursuivant l'erreur, il convient de traiter les hommes non seulement avec justice, mais avec respect et charité. Si parmi nos adversaires, il y a des esprits sans bonne foi, il y en a de droits et de loyaux qui croient sincèrement le catholicisme en opposition avec ce qui leur paraît vrai, juste et grand. Combien sont pétris de préjugés, connaissent mal la doctrine qu'ils attaquent, se créent des fantômes odieux ou absurdes qu'ils combattent avec acharnement ! Et les chrétiens eux-mêmes, ne manquent-ils pas trop souvent non seulement des autres sciences, mais aussi delà science du christianisme, et ne le confondent-ils point avec la routine, avec l'immobilité, avec la sainte ignorance, la pusillanimité ou la paresse?

Voilà ce que le P. Gratry savait mieux que personne et ce qu'il aimait à rappeler. Nul n'a préconisé avec une éloquence plus persuasive la douceur et la patience dans la polémique.

« Plus un homme voit la vérité, écrivart-il, plus il sait remonter de la parole d'autrui, si souvent trop étroite, à la pensée, souvent encore partielle, mais plus large que la parole, de la pensée à l'intention, souvent meilleure que la pensée; de l'une et l'autre enfin, au rayon d'éternelle vérité que notre frère qui pense et parle pour nous le dire, a entrevu ou pressenti *. »

« Je suis fermement convaincu, disait-il encore, que si l'on savait, à force de le vouloir et de le demander à Dieu, n'être jamais ni sec, ni dur, ni, ce qui est bien pis, ironique et surtout aigre-doux; si l'on •s'habituait à l'art de découvrir, dans le moins raisonnable adversaire,

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