‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 83 sur 263 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

FONDATION DE LORATOIRE. l'iDÉAL DU P. GRATRY

Depuis le jour où Alphonse Grafry avait consacré sa vie à Dieu et à ses frères, la Providence n'avait cessé de le mener comme par la main. Elle l'avait conduit d'abord à Strasbourg", pour y continuer pendant douze ans, dans un milieu très cultivé, généreux et plein d'élan, sa formation intellectuelle et spirituelle ; puis à Stanislas, où, tout en poursuivant ses méditations, il avait pu étendre son action éducatrice et compléter son expérience; enfin, à l'École normale, où, tout en se dévouant à une jeunesse d'élite, il avait eu plus de loisirs pour approfondir les grandes questions philosophiques et religieuses et pour en mûrir la solution. Après cette longue préparation, après un labeur acharné, un instinct secret le poussait à déployer toutes ses facultés, à agrandir le champ de ses opérations, à entamer l'œuvre gigantesque qu'il avait rêvée : la réconciliation du christianisme et de l'esprit moderne, de la science et de la foi, la transformation de la société présente et du monde entier par l'Évangile mieux compris et mieux pratiqué.

Programme d'une portée surhumaine! Il s'agissait de soulever et de déplacer des montagnes de préjugés et d'erreurs. En face d'un pareil travail, l'homme isolé, si courageux et si bien armé qu'il soit, sent sa faiblesse et l'énorme disproportion de ses chétives ressources avec

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rimmensité de l'entreprise. L'abbé Gratry comprit que le seul moyen de succès, était de multiplier ses propres forces par celles do l'association, de fonder un atelier d'apologétique puissant et durable. Il y songeait depuis longtemps. La tentative de l'abbé Bautain avait échoué, 11 entendait la reprendre. « J'ai souvent pensé, écrivait-il, qu'un groupe de cinq ou six esprits vivant ensemble, s'aimant entre eux, travaillant en commun dans le même sens et dans le même lieu, constituerait une force intellectuelle dont on n'a pas encore calculé la puissance. Cela fait, autant que j'ai pu l'entrevoir par une courte expérience, une espèce de fleuve intellectuel sur lequel on se sent porté. Chacun marche; mais, le chemin luimême marche aussi. Ce n'est pas la force de six, c'est la force de toutes les combinaisons que l'on peut faire avec six unités, dont chacune est une force vive i. »

Quels miracles, en eflet, ne devons-nous pas à l'association industrielle? Elle a couvert le globe de chemins de fer, elle l'a sillonné de fils électriques, elle a percé les isthmes et les montagnes, et elle va ramener à l'unité toute la surface de notre planète. Dans le domaine scientifique, elle n'est pas moins féconde. Voyez l'œuvre prodigieuse de Pasteur, Nulle autre en ce siècle ne peut lui être comparée. Si Ampère et Cauchy, génies également extraordinaires, n'ont point suscité, chacun dans leur sphère, un mouvement comparable à celui-là, c'est qu'ils sont restés isolés et n'ont point créé d'école. Pasteur, le premier, a rompu avec les habitudes de recherche solitaire et de cantonnement intellectuel; il a groupé autour de lui une élite de travailleurs, il les a pénétrés de sa pensée, armés de sa méthode, formés sous sa direction et lancés dans la voie qu'il avait ouverte. Quand il a disparu, ce corps savant n'en a pas moins continué d'avancer sous l'impulsion (pi'il avait reçue ; il marche et marchera de conquête en conquête, comme si le chef qui l'animai t était toujours à sa tête, vivant et présent.

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