I. P. Gratry, Henri Perreyve, p
Ainsi, la force de l'individu se trouve multipliée par la force de l'association, et la force de l'association ellemême s'accroît et se multiplie en vertu de sa continuité et de sa durée illimitée.
L'Église le sait bien. Est-elle autre chose elle-même qu'une immense association de toutes les âmes de bonne volonté pour l'extension de la vérité et du bien sur la terre? Lorsque ses représentants et ses membres sont ce qu'ils doivent être, leur action est, à la longue, irrésistible. N'ont-ils pas transformé le vieux monde? Et dans l'armée évangélique, les ordres religieux qui représentent des bataillons d'élite, n'ont-ils pas été, de tout temps et selon la diversité des besoins, les pionniers les plus énergiques et les plus triomphants du progrès social et chrétien? Chacun a eu son rôle à travers les âges. Les uns ont défriché le sol ; les autres ont cultivé les intelligences ; les autres se sont consacrés au soulagement des misères physiques ou morales. Une mission d'un nouveau genre s'impose à notre génération. Quand la philosophie et les sciences essaient de faire les ténèbres autour de l'Évangile, c'est l'heure de créer une association de travailleurs qui dissipe ces nuages amoncelés, réfute les sophismes, démontre l'harmonie des sciences et de la religion et fasse rayonner de tout son éclat la vérité divine, cil y a une oeuvre^ écrivait le P. Gratry , que Noire- Seigneur demande depuis un demi-siècle au clergé français et qu'il ne peut obtenir, c'est un atelier d'apologétique, c'est l'étude de la science comparée et instaurée '. y>
Merveilleuse intuition des besoins de notre temps! Le noble apôtre devançait ainsi le pressant appel qu'adressera plus tard Léon XIII aux catholiques par l'EncycHque jEterni patris. Si Léon XIII a rappelé ce qu'il y a de substantiel et de fécond dans la philosophie de saint Thomas, ce n'était point, en elfet, comme on a paru le croire, pour enfermer les esprits dans le cercle, si vaste
Lettre inédite à M''' Dupanloup, 23 août 1863.
qu'il lût, tracé par le grand Docteur. Ce qu'il voulait et ce qu'il veut, c'est ce que réclamait le P. Gratry, « qu'on refasse en ce siècle ce qu'a fait saint Thomas dans le sien. Non pas qu'on répète saint Thomas purement et simplement, qu'on le copie, qu'on l'abrège ou le surcharge, enfin qu'on le réduise en formules aisées à retenir, mais mortes...; mais bien qu'on l'étudié à fond, qu'on se nourrisse de sa moelle et se pénètre de ses principes, et qu'alors on essaie, avec l'aide de nos sciences qui n'existaient pas de son temps, une encyclopédie nouvelle, une philosophie chrétienne, où se trouvent conciliées la foi et la raison dans une lumineuse et puissante synthèse ^ ».
Tel était l'admirable projet de l'abbé Gratry.
Pour le mener à bien, le meilleur instrument lui paraissait être tout d'abord l'association telle que l'a conçue saint Philippe de Néri. « Petits groupes de prêtres, réunis en commun, sans vœux, très libres dans leurs travaux, mais s'aidant, s'encourageant et s'exhortant entre eux. Ces groupes demeurent absolument indépendants les uns des autres, et ne relèvent, comme il con^^dent aux membres de l'ordre sacerdotal, d'aucun autre pouvoir que du pouvoir central de l'Église catholique, et du pouvoir prochain de chaque évêque. Point de supérieur général, point de maison centrale ; aucune maison n'en gouverne aucune autre, pas plus qu'aucune famille, dans la commune, ne gouverne les autres familles. Voilà qui peut facilement s'étendre et s'établir partout, et puissamment contribuer à l'organisation de la vie du prêtre, pour tout le clergé séculier, dans tous les diocèses du monde.
« Si ces essais de communauté intellectuelle et morale pouvaient se multiplier, que de généreux courages isolés, que de cœurs attristés trouveraient, dans le facile accès de foyers fraternels d'étude et de prière, le point d'appui de leurs ellbrts et de leur ministère ! Qui sait si l'asso-
l. L. Ollé-Laprune. Ce qu'on va chercher à Rome {Quinzaine, 15 avril
•ciation des moindres forces, parmi tant d'ouvriers évangéliques, dont le cœur porte l'amour de Dieu et de leurs frères, ne rendrait pas possibles les immenses entreprises de zèle, de science, de charité dont cette crise du monde a besoin *? »
Labbé Gratry était tout plein de ces idées à l'École normale.
Il y avait justement alors, dans le clergé de Paris, un prêtre renommé pour sa vertu , pour l'ardeur de son zèle, pour son autorité morale singulière, qui nourrissait, non pas le même projet, mais un projet à quelques égards analogue. C'était l'abbé Pététot. Curé d'une paroisse qui passait alors pour la première de Paris, celle de Saint-Roch, cet homme de Dieu, très écouté à l'archevêché, s'était entouré de jeunes prêtres animés de son esprit, désintéressés, dévoués, supérieurs aux préoccupations d'avancement, et il réalisait avec eux un essai de vie commune ecclésiastique. Son presbytère était devenu une sorte de couvent , d'où curé et vicaires avaient, de concert, fait disparaître toute élégance et tout confortable. Ils se contentaient d'im mobilier uniforme, simple , austère même. Aucune argenterie d'aucune sorte. Les confrères voisins plaisantaient quelque peu de cette réforme somptuaire et par allusion à la suppression de l'acajou, ils avaient baptisé la communauté nouvelle du nom de Confrérie du bois blanc -. Le bon curé en souriait sans s'émouvoir et continuait son chemin. Des conférences spirituelles réunissaient chaque semaine le petit groupe autour de lui; elles contribuaient à entretenir chez les membres la piété, la vie surnaturelle, la charité apostolique.