‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 86 sur 263 · Notice biographique sur le R. P. Pélélot, p. xliii · texte numérisé non relu

Notice biographique sur le R. P. Pélélot, p. xliii

vers Tapolog-étique scientifique, eut comme une nouvelle et soudaine révélation d'un moyen d'action apostolique supérieur et plus puissant, à savoir Thumilité, le détachement, la pauvreté. Il en reste un témoig-nage très curieux. C'est une lettre qu'il écrivit, en novembre 18V7, à l'un de ses anciens confrères, l'abbé de Bonnechose, évêque nommé de Carcassonne. Elle peint au vif son état d'âme, non sans mêler à ces retours personnels des conseils de haut g-oùt et des réflexions d'une saveur tout évangélique 1. Ace double titre, elle est un précieux document et mérite de prendre place ici.

« Il s'est fait en moi, cher Henri, certaines noodifications. Quoique j'attache toujours une grande importance à la science et à la philosophie chrétiennes, que je cultive avec joie et liberté dans ma solitude de l'École normale, où. j'ai enfin trouvé un pur style de travail, cependant je ne puis. pas ne pas voir que la première force est la force des huit béatitudes : Beati pauperes, beati mites, beati miséricordes; car, c'est là la force qui possède le ciel et la terre. Les raisonnements, on ne les suit pas; la science, presque personne n'en est capatile; l'histoire, sous la t)lume des Lamartine et autres, Michelet. Blanc, etc., devient un faux témoin; la littérature est pestiférée par la contagion du feuilleton. Ceux qui écrivent bien, à peu près tous, sont contre nous. Que nousreste-t-il? L'Évangile, sa lettre €t son esprit. Que le clergé, qui est toujours un sel affadi, et qui, pour cela, est jeté dehors et foulé aux |)ieds par les hommes, que le clergé se retrempe très sérieusement dans la lettre et dans l'esprit de l'Évangile, et il aura autant d'influence qu'il voudra. Or, le premier mot de Notre-Seigneur, c'est : Beati pauperes ! Etre pauvre pour tout donner, c'est facile ; cela dépend d'un pur acte de volonté, comme de mettre une pièce dans la main d'un pauvre; mais ce simple acte facile de volonté, réagissant sur l'âme entière, y fait entrer la vertu des sept autres béatitudes. La pauvreté, la pauvreté, voilà le moyen simple, pratique, facile, certain.

« Je suis lié avec uu curé de Paris (l'abbé Pététot, curé de Saint-Louis d'Antin), et quelques prêtres de cette paroisse, lesquels viennent de vendre leur argenterie et leurs meubles précieux pour en donner le prix aux [)auvres. Si j'avais eu des meuhles, j'en aurais lait autant; mais, p<iur poser le principe, j'ai vendu ma cuiller à café. Ne riez pas de ma cuiller à café : elle est un principe aussi bien qu'un grand service de vaisselle plate, si elle était tout mou

1. Cette lettre a été publico par IM"' Besson, dans sa Vie du cardinal de Bonnechose, t. 1, p. 270-272.

avoir. C'est pourquoi, cher Henri, si vous venez à Paris, je vous engage à avoir un entretien avec l'abbé Pétélot et j'espère qu'il vous invitera à dîner dans son argenterie de fer étaraé.

« Cette voie est la voie à prendre à l'égard de la sensualité, de la cupidité dégoûtante de ce siècle, de son luxe, deson paufiérisme et des doctrines radicales et communistes qui en résultent. Cette voie, celle du Christ, conjure tous les dangers, Intelligenti pauca. »

Tout en l'élicitant son ami du bien qu'il était appelé à faire, et le diocèse de Carcassonne de l'excellent évêque que Dieu lui envoyait, l'abbé Gratry ajoutait :

« Mais puisque chacun donne des conseils, soit au pape, soit aux évêques, permettez-moi de vous en donner un, au nom de Noire-Seigneur : c'est de serrer de près la lettre de son Évangile. VÉvangile sans glose, disait saint François d'Assise- c'est la glose qui nous perd. Ne nous relâchons en rien, cher Henri, de l'enthousiasme de nos jeune? années; ayons la même ambition de convertir la France, l'Europe et le monde; mais sachons appliquer simplement et virilement les moyens qui existent. Les moyens, ce sont les paroles du Christ réalisées. Voici où j'en veux venir : la simplicité, la charité, la pauvreté évangélique sont les moyens. Quand reverra-t-on un évèque pauvre comme saint Pierre et saiutPaul, foulant aux pieds le préjugé, le luxe qui s'attache à cette dignité? C'est aux apôtres surtout qu'il a été dit : Nolite fossidere aurum neque argentum, et comme consolation, mortuos suscitate. Quand reverra-t-on un évèque primitif, même par les formes? Où sont les évêques qui sauront imiter Pie IX et fouler aux pieds, par la foi, des montagnes de préjugés et de traditions fades, et des précipices d'ornières tenaces? Quand verra-t-on des pauvres, les derniers des pauvres, à la table des évêques, comme on en voyait deux chaque jour à la table de saint Vincent de Paul? 11 y a là des moyens faciles, pratiques, de convertir des milliers d'hommes, comme Pie IX en convertit des millions dans le monde.

« Pardon, cher Henri, de vous jeter aux yeux tout ceci comtTie un projectile. C'est que je suis très pressé d'une part, et que, de l'autre, je sais qu'il n'y a pas besoin de précaution pour vous parler de l'Évangile. »

L'esprit austère du curé de Saint-Rocli respire visiblement à travers ces lignes.

Cependant, malgré l'admirable fécontUté de son ministère paroissial, malgré la joie que lui donnaient, par leur dévouement, les jeunes prêtres groupés autour de lui et formés à. son image, l'abbé Pététot ne se tenait pas pour satisfait. A ses yeux, pour sauver la religion en France, il fallait généraliser ce mouvement; il fallait

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multiplier, non point le nombre des prêtres, mais le nombre des apôtres détachés de tout intérêt humain et prêts à tous les sacrifices. Or, sans manquer à la tendre vénération qu'il avait vouée aux Sulpiciens, ses maîtres et ses modèles, il leur disait avec raison :

« Il y a des choses dont l'éducation cléricale a besoin, et que le séminaire généralement ne donne pas assez. L'éducation cléricale proprement dite ne consiste pas dans les cours de théologie, dans les exercices de piété, dans de pieux avis généraux, ni uniquement dans de bons exemples... On peut avoir, au sortir du séminaire, de la pieté sans religion solide, sans vertus, de la piété non dénuée d'orgueil ou d'ambition. Au bout de six mois, ce vernis disparaît et l'orgueil et l'ambition restent... 11 faut une vie d'abnégation, d'humilité, de travail, qui recherche les ministères humbles, obscurs, qui aime à confesser les enfants, les pauvres, qui se plaise aux catéchismes, aux minuties ennuyeuses qu'ils entraînent pour être bien faits, aux prétendues pertes de temps, sans lesquelles on ne fait ou on ne peut rien. De tels prêtres ne peuvent être formés en masse, mais individuellement, par des rapports continuels, sincères, énergiques, avec chacun. Ainsi se formera une nouvelle génération sacerdotale propre à sauver la religion K »

Telles étaient les idées que le curé de Saint-Roch échangeait avec l'abbé Gratry. De là au projet de fonder une société de prêtres pénétrés de cet idéal et animés de cet esprit, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi.

D'autre part, parmi les discussions religieuses qui s'agitaient à l'École normale, sur un terrain si battu de vents contraires, commençait à poindre le germe d'une admirable œuvre apostolique.

« Au milieu des ardeurs d'une lutte sans trêve, en elTet, plusieurs jeunes clirttiens entrevirent, écrira plus tard l'un d'entre eux, ce qu'il y aurait de fécond pour l'apologétique et pmirle dévoloppenuril de la sciencecliretientie, dans une association libre d'hommes liabiiuisaiix recherches de l'éruiiiiion fécondée [»ar la prière, qui se reiniinnenl pour travailler eu commun tous les problèmes religieux et nioraii\ si violemmtMit controversés de nos jouis... ('elte ideo, coiilinne-i-il, ne fut d'abord qu'un germe latent dont la forme delinilive n'appa

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