Lettre inédite
154 Ui PERE GRATRY.
soire par un escalier de bois massif et incommode. Mais, on était chez soi; on avait un jardin d'une étendue raisonnable, une verte pelouse, quelques arbres ; et, bientôt, sur un mot du P. Gratry, les fidèles allaient eux-mêmes construire une chapelle neuve et élégante.
C'est dans cette chapelle de la rue du Regard que, pendant plusieurs années, les homélies du P. Gratry attirèrent un auditoire d'élite. L'enceinte était trop étroite pour en contenir le flot débordant. Les degrés, le palier de l'autel eux-mêmes étaient submergés. Guizot y coudoyait le duc de Broglie ; Vitet s'y rencontrait avec Berryer; Montalembert y était assidu. Le vaisseau de l'édifice, dune étendue limitée, convenait parfaitement à la faible voix de l'orateur. Il y a des gens qui ont le secret de se faire entendre à force de se faire écouter. Le P. Gratry était de ceux-là. Sa parole, d'ailleurs, ne ressemblait à aucune autre. Rien des constructions à trois étages ou des morceaux à grand orchestre que la génération de 1830 avait mis à la mode. Le genre pompeux et les formes d'apparat n'étaient point le fait de cette àme simple et vraie. « Quel dommage ! disait le maréchal Vaillant à propos des sermons de l'abbé Darboy, dont il était pourtant enthousiaste, quel dommage ! Cet hommelà ne pose pas assez ! » Il en était de même du P. Gratry. Il ne posait pas du tout. Une seule fois, à la prière de M^"" Dupanloup, il s'essaya dans le genre solennel. C'était en 1859, à Orléans. Il s'agissait d'un discours en l'honneur du célèbre jurisconsulte Pothier, auquel on élevait une statue. La foule était immense. D'après l'orateur luimême, l'échec fut complet. « Mon outrecuidance, écrivait-il gaiement, a été punie par une véritable défaite. Il faut appliquer à l'eflet général de mon discours ce que le P. Pététot raconte souvent de son ami le tambour-major, qui, se plaignant avec amertume d'un roulement trop peu nourri, disait avec mépris : « C'était si maigre, que cela faisait peine à voir M . . »