Lettre inédite au P. Lescœur (.le o sept
L'ORATOIRE. L'IDÉAL DU p. GRATRY. 1G3
c( Alors se déroulèrent, dit-il, dans l'enthousiasme d'une -vie naissante, quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d'amitié sainte, de véritable fécondité d'esprit et d'àrae. Là se formèrent, sous une austère et douce inspiration et sous un humble et saint exemple, de véritables cœurs sacerdotaux, bons et patients, humbles, aimants et courageux. Là aussi commençait avec la plus joyeuse ferveur l'étude spéciale du prêtre, le travail de philosophie et de théologie. Là aussi commençait, pour plusieurs, l'expérience de l'association intellectuelle véritable, de ses difficultés, de ses fécondités.
« Là enfin s'écoulait un âge d'or.
« Que dire de la débordante allégresse des conversations, et j'allais dire des jeux?
« Que dire de ces entretiens de piété profonde, après lesquels ont pleurait, on s'embrassait, et l'on tombait à genoux pour remercier Dieu?...
Filioli, diligite alterutruml a Mes petits enfants, aimez- vous les uns les autres! » L'apôtre de l'amour, du haut du ciel, inspirait ce précepte à nos cœurs.
« Là les intelligences sentaient qu'elles étaient bien, pour étudier ensemble la vraie philosophie, à la fois théorique et pratique, et pour entrer dans la théologie à la fois par le cœur et l'esprit.
« Là se pratiquait en effet ce que demande un philosophe, noble esprit, qui ne put qu'entrevoir ces choses, lorsque, dans ses spéculations attristées, il enseigne que « la philosophie est une affaire d'âme, comme la poésie et la religion;... que les âmes poétiques, religieuses et philosophiques sont sœurs, parce que la poésie, la religion et la philosophie sont les trois manifestations d'un même sentiment ^ ».
« Cela même, en effet, se pratiquait dans cette école réelle de philosophie. On voyait et l'on comprenait, par la vie dont on vivait soi-même, que la religion, la poésie et la philosophie sont les manifestations d'une même vie. On voyait bien que la prière, quand elle est vraie, et la pratique morale, quand elle est énergique, sont sources de lumière et de philosophie; on voyait que l'élan poétique de l'âme est aussi nécessaire à la science que l'expérience et l'observation; qu'en vérité, « la philosophie est une affaire d'âme, comme la poésie et la religion et que, si l'on n'y met que son esprit, il est possible qu'on devienne philosophe un jour, mais il est démontré qu'on ne l'est pas encore ^ ».
<i Ces serviteurs de la lumière à laquelle ils étaient consacrés tout entiers, opéraient la philosophie en esprit et en vérité. Mais ils comprenaient avant tout qu'en face de la lumière immense et de la
1. Jouffroy, Mélanges philosophiques, '^l" édit., t. I, p. 417.