‹ Le pere Gratry, 1805-1872Chapitre 98 sur 263 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

l'oratoire. LA RÉALITÉ.

Mais, en nos climats sublunaires, le printemps n'est qu'une saison courte et souvent traversée par des accidents de température. Que de fois, en plein avril, bises glacées et gelées tardives dessèchent la terre, surprennent et brûlent plantes et fleurs! De même, la radieuse cité de paix entrevue à l'horizon, qui semble parfois se rapprocher au point qu'on en voit les rues et qu'on en connaît les habitants, cette radieuse cité de paix se dérobe brusquement à nos prises, recule et s'enfuit. Ce n'était qu'un mirage enchanteur. Elle est trop aérienne et trop parfaitement immaculée pour poser le pied sur le sol, pour souffrir le contact avec notre grossier limon. Il faut savoir s'y résigner : lumières et ténèbres, printemps et hiver, mal et bien se succèdent ou se mêlent ici-bas. La contradiction, l'effort et la lutte sont les conditions de la vie présente; la croix est la marque des œuvres surnaturelles et fécondes. La petite communauté oratorienne ne pouvait échapper à la loi générale.

Elle existait à peine depuis quatre ans, que, sous l'empire de vives préoccupations, le P. Pététot allait consulter le saint curé d'Ars. Il avait à cœur de lui parler de son entreprise et de s'éclairer de ses lumières. 11 put l'entretenir quelques instants. « Monsieur le curé, lui dit-il, je viens vous demander de vouloir bien prier pour une œuvre que j'ai eu la pensée d'entreprendre pour le bien

lOG LE PERE GlUTRY.

(le l'Eglise et du clergé, de concert avec quelques ecclésiastiques zélés. Nous avons commencé il y a très peu d'années, et nos débuts ont été très favorisés. » A ce mot, la figure du saint curé se rembrunit. « Ce n'est pas bon signe, dit-il; selon sainte Thérèse, les œuvres faites pour la gloire de Dieu sont toujours, dans leurs commencements, traversées par le démon et subissent mille épreuves. — Oh! répartit le Père, ces épreuves n'ont, pas tardé à venir, et même, à cette heure, elles sont très grandes. » A ce mot, le visage du curé d'Ars s'épanouit complètement, et il dit, non sans une expression de malicieuse bonhomie qu'il avait quelquefois : « A la bonne heure ! Mais vous en verrez encore bien d'autres, et vous n'êtes pas au bout de vos peines; mais, courage, ayez confiance; vous réussirez, vous ferez du bien ^ ».

Ainsi, dès 1858, le P. Pététot souffrait déjà beaucoup.

Quelques années après, le P. Gratry laissait de son côté échapper cette douloureuse confidence : « Le premier temps d'une entreprise, c'est l'immensité de l'espérance et de l'ardeur. Le second temps, entamant les difficultés et entamé par elles, touche trop souvent au désespoir. Sachons traverser cette épreuve , et arriver à ce troisième temps, qui est celui de l'obstacle vaincu, de l'invasion et du triomphe de l'idéal dans le réel-. »

D'après ces lignes, on sent que le découragement fut profond à certaines heures, et qu'il fallut s'en défendre. Visiblement, après l'union, la joie, les espérances des premiers jours, une crise est survenue, crise longue et pénible, qui a contrarié les progrès de l'entreprise et qui explique l'avortement partiel des projets du P. Gratry. Il est instructif d'en étudier l'histoire : car, ce sont des idées d'un intérêt saisissant et toujours actuel qui s'y débattent. D'autre part, du spectacle de ces malentendus, de ces divisions et de ces déchirements, qui ne

1. Notice historique curie R. P. Pététot, par le P. Lescœur. Le P. Loscœiir accompagnait le P. Pôtétot et il fut témoin de l'entrotion. •i. Henri Perreyve, p. 118.

mettent en cause ni la profonde piété, ni la haute vertu des deux hommes de Dieu, il se dégage une double leçon : pour tous, une leçon d'humiKté, à la vue de l'immense difficulté du bien et de cette impuissance des meilleurs à égaler jamais leurs idées etleurs désirs ; une leçon de foi et de courage chrétien, qui, en dépit de l'infirmité humaine et des obstacles qu'elle traîne après soi, ressort des généreux exemples mis sous nos yeux, nous incite à l'effort et nous porte à espérer à travers les épreuves, à condition de placer tout notre point d'appui en Dieu.

Il est plus facile de s'estimer et de s'aimer que de s'entendre. Qui ne le sait? Les deux restaurateurs de l'Oratoire ne tardèrent pas à en faire l'expérience. Ils avaient apporté l'un et l'autre un égal désintéressement, une égale générosité, le même désir de servir l'Eglise ; mais, au fond, ils ne s'inspiraient pas de la même idée directrice. Démontrer l'harmonie des sciences etde la religion, et, par là, mettre fin au xvin^ siècle, retourner le courant philosophique depuis si longtemps opposé à l'Évangile, tel était le rêve du P. Gratry depuis sa jeunesse. « Ily a plus de vingt-cinq ans, écrivait-il à Montalembert, que je travaille avec persévérance, avec prières, avec larmes, avec une espérance soutenue pour contribuer à cette fini. » L'Oratoire lui paraissait l'instrument providentiel visiblement établi pour réaliser ce grand dessein. Le succès ne pouvait être douteux; car « ce que quelques hommes veulent absolument en Dieu, et pour Dieu, réussit. Si nous avions de la foi, nous transporterions les montagnes. Lorsque deux ou trois âmes s'unissent au nom de Notre-Seigneur, dit l'Évangile, tout ce qu'elles demandent, elles l'obtiennent ^ ».

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