CHAPITRE PREMIER
L'enfance
Vers la fin du dix-huitième siècle , un horloger allemand nommé Engel Freund , accompagné de sa femme et de ses enfants, quitta sa ville natale d'Ëlberfeld, dans la Prusse Rhénane, pour chercher une nouvelle patrie en Amérique. Une tradition de famille donne à ses ancêtres une origine française ; le nom indiquerait plutôt des Alsaciens ayant passé le Rhin , soit à l'époque de la première cession de leur province à la France, soit plus tard, à la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685. Les perturbations amenées par la Révolution française peuvent avoir été la cause déterminante du départ d*Engel Freund. Il débarqua à New- York en 1797, et s'établit dans Hester street.
Sa femme, Elisabeth Schneider, était née en 1764 à Frankenburg. Elle lui donna un fite et plusieurs filles. Tous se fixèrent à New- York. A mesure que ses filles
TU DU p. HECEBR. \
se mariaient, Ëngel Freund, alors dans toute la prospérité de son commerce, les dotait chacune d'une maison dans son voisinage, afin, disait-il, de perpétuer ainsi sur la terre étrangère les bonnes coutumes de la mère patrie.
Rester street n'était pas alors la triste rue qu'elle est aujourd'hui, le centre d'un quartier misérable et nauséabond , habité par la juiverie la plus infime. Un canal coulait dans une rue adjacente, et les grands arbres plantés sur ses bords ombrageaient les solides et spa- (Cieuses demeures de marchands retirés des affaires ou d'hommes appartenant aux professions les plus honorables. Les rues avoisinantes se trouvaient être des centres d'élégance , et les filles de Freund , en quittant le toit paternel pour habiter la modeste maison qui constituait leur dot, ne pouvaient que se féliciter des agréments du quartier.
Une d'elles; Caroline, encore tout enfant lors de l'émigration de sa famille, épousa à quinze ans un homme qui avait le double de son âge , John Hecker, lé à Wetzlar,le 7 mai 1782. Fils d'un brasseur, il était machiniste et fondeur de métaux ; il avait émigré en Amérique en 1800. Le mariage se fit dans la vieille église hollandaise de New- York, au Marais, le 21 juillet 1811 (1).
Heureux dans ses entreprises au début de son mariage , un moment même propriétaire d'une florissante fonderie, John Hecker vit au bout de peu d'années ses affaires décliner, sans qu'il pût jamais parvenir à les re-
(1) John Hecker mourut à New- York le 10 juillet 1860.
lever. Ce malheur, étant donnée la grande jeunesse de ses enfants, aurait pu être irréparable; mais le fait même qui barra de si bonne heure à ces enfants le chemin de toute instruction régulière stimula en eux le désir d*apprendre, et leur fit suivre avec ardeur la route, plus courte, qui mène, par le travail et Texpérience, à la sagesse et à la science pratique de la vie.
A peine adolescents , les frères Hecker se mirent à Touvrage avec énergie et, avant que John, l'aîné, eût atteint sa majorité, ils avaient jeté les fondements d'une prospérité durable. Leurs parents se trouvaient désormais dispensés de tout labeur pénible.
Isaac-Thomas Hecker, troisième fils et dernier enfant de la famille , naquit à New- York le 18 décembre 1819; sa mère comptait à peine vingt-quatre ans. C'est à elle, et, par elle, à son grand-père Freund, que le P. Hecker doit les traits les plus caractéristiques de sa nature. « Je n'ai jamais connu de fils plus semblable à sa mère, » nous écrit (1) une personne qui les a connus intimement pendant plus de quarante ans. Elle ajoute : « M"*° Hecker était une femme d'une grande énergie et d'une nature profondément religieuse. Son fils, le P. Hecker, hérita de ces deux traits , et la plus chaude sympathie régnait entre eux. Elle l'appela toujours « son petit », avec une tendresse
^1) Ce notts désigne le P. Elliott , auteur de la Vie anglaise. On n'a modifié son texte , à Tintention des lecteurs français , que dans la mesure où Tintérêt et la clarté. l'exigeaient. Mais, d'autre part, toutes les notes qu'on trouvera au bas des pages doivent être attribuées à la traduction.
qui ne nuisait pas à la grande vénération qu*elle portait à son caractère de prêtre. »
Elle le suivit dans les épreuves et les anxiétés qui accompagnèrent sa recherche de la vérité ; et, lorsqu'il trouva le repos et la réponse aux aspirations de son âme dans TÉglise catholique, le noble cœur de sa mère accepta pour lui ce qu'il ne lui fut pas donné de trouver pour elle-même. A une dame qui se lamentait de la conversion de sa fille elle répondait : « Pour moi, je ne voudrais rien changer à la foi de mes fils. Ils ont trouvé la paix et la joie dans le catholicisme ; et, quand je le pourrais, je ne dirais pas un mot pour ébranler leur foi. »
Elle avait une grande force de volonté et mettait son cœur à tout ce qu'elle faisait. Infirme pendant ses dernières années, de sa chambre de malade elle faisait des merveilles. Elle resserrait les liens de famille ; aucun de ceux qu'elle avait connus n'était oublié ; les pauvres , toujours accueillis , venaient en foule chercher auprès d'elle secours et consolation. Elle avait l'esprit gai, et un mot agréable pour chacun. Elle fut pieuse et consciencieuse suivant les lumières qui lui furent données. Catholique, elle fût entrée en religion, lui arriva-t-il de dire parfois.
M"*' Georgiana Bruce Kirby, qui passa un mois chez M"*® Hecker vers 1850, la trouva encore dans la verdeur de rage mûr, et elle la dépeint ainsi :
« Un beau et digne caractère , plein de qualités naturelles — grande, belle, droite, le modèle parfait de la mère de famille allemande. Son esprit dirigeait ^a maison, et sa généreuse et sage influence s'éten-
l'enfance.
dait bien au delà. Elle fut toute sa vie méthodiste. » Les enfants de Caroline Hecker se sentirent redevables de ce qu'ils valaient au grand sens , au caractère élevé, aux profonds sentiments religieux de leur mère ; ils lui vouèrent une reconnaissance sans bornes. Engel Freund et John Hecker n'avaient aucune religion; le dernier même ne mit jamais le pied dans un temple. — Tous deux étaient nés luthériens, mais ni l'un ni l'autre ne semble avoir connu grand'chose en dehors de la négation simple ou de TindifTérence religieuse auxquelles conduit trop souvent le protestantisme. Rien d'agressif cependant dans leur attitude vis-à-vis des observances religieuses. Le grand-père surtout parait avoir été un sceptique de bonne foi, un agnostique en germe, n'admettant rien au delà du naturel, probablement parce que son éducation première ne lui avait rien laissé entrevoir du surnaturel. Du reste, bon, vertueux, d'un cœur très chaud, vivant d'une vie à part et concentrée qui le rendait pensif, peu curieux et singulièrement libre de préjugés. Lorsque sa fille Caroline quitta l'Église réformée hollandaise, que la famille fréquentait, pour s'adjoindre à une autre secte, il n'eut à son adresse qu'une plaisanterie sur son attrait pour « ces bruyants méthodistes ». Il avait un attachement tout allemand pour les vieux usages et les coutumes établies, et, jusqu'à son dernier jour, il ne parla que sa propre langue.
« Pourquoi ne parlez -vous pas anglais? lui demanda-t-on un jour, vers la fin de sa vie.
— Je ne le sais pas, répondit-il, je n'ai pas eu le temps de l'apprendre.
— Gomment, depuis quand étes-vous ici?
— Depuis environ quarante ans.
— Quarante ans I n'est-ce pas assez pour apprendre ranglais?
— Qu'apprend-on en quarante ans ? » dit le vieillard , avec un jeu de physionomie indescriptible.
Engel Freund aimait d*une affection particulière le plus jeune de ses petits-enfants. Il l'avait souvent auprès de lui , le laissait fureter à son gré dans son atelier, l'encourageait à se rendre compte des procédés de fabrication. Il l'entretenait parfois de choses audessus de son âge , mais l'enfant était précoce , observateur et réfléchi. Ce fut dans la boutique du vieil horloger, que ce garçon de douze ans, déjà astreint à travailler pour vivre, eut l'idée de fabriquer une horloge de ses propres mains et d'en faire don à l'église oti se rendait la famille. Elle fut enlevée quarante ans plus tard lors de la démolition de l'église, et elle orne maintenant la sacristie des Paulistes.
La direction morale chez les Hecker venait donc entièrement de la mère. Si jeune qu'elle fût, lorsqu'une part plus qu'ordinaire du fardeau de la famille tomba sur ses épaules , elle l'accepta avec courage et la porta avec dignité et fidélité. Son père l'aida sans doute dans la mesure de ses moyens, mais l'âge était venu, et son commerce passait dans des mains moins tremblantes que les siennes. Il n'était plus en position de doter ses filles, ni d'élever ses petits-enfants. Il est certain que les fils de Caroline Hecker, après une très courte fréquentation de l'école , durent se mettre à travailler pour vivre. On ne sait ce qui décida du choix de leur
l'enfance.
métier; il est cependant à présumer qu'après avoir consulté leur mère, ils arrivèrent à cette conclusion que, le marché pour l'alimentation étant toujours ouvert, la pauvreté elle-même, contrebalancée par l'intelligence et l'activité, pouvait y trouver le champ d'entreprises heureuses. L'aîné, John, bientôt devenu le bras droit de sa mère, apprit le métier de boulanger chez un nommé Schwab; Georges, de trois ou quatre ans plus jeune, l'y suivit de près.
Quant à Isaac, la dure nécessité, ou peut-être une économie mal entendue , l'enleva à Técole dès Tâge de dix ans ; le premier exercice de son activité eut une étrange analogie avec les dernières occupations de sa vie : il gagna ses premières journées au service d'une revue religieuse, la publication méthodiste connue aujourd'hui sous le nom de Sion' s' Herald.
Là il apprit quelque temps le métier d'imprimeur ; mais comme il devint bientôt évident que le chemin choisi par ses frères était vraiment celui de la prospérité, nous le retrouvons, avant ses onze ans, travaillant, avec eux, dans leur boulangerie. Ils s'étaient établis dans Nutgers street, où la famille vécut si longtemps; ils avaient en ville une autre boutique où Isaac portait le pain tous les matins.
Il aimait, dans ses derniers temps, à revenir sur cette période de son existence. « Dieu soit louél » ditil le premier jour de l'année 1886, « quelle peine nous nous donnions pour tout préparer en vue du premier janvier I Trois semaines d'avance nous commencions à enfourner les gâteaux du jour de l'an, — farine, eau, sucre, beurre et grains de cumin. Nous n'en faisions
— Comment, depuis quand étes-vous ici?
— Depuis environ quarante ans.
— Quarante ans I n'est-ce pas assez pour apprendre Tanglais?
— Qu'apprend-on en quarante ans? » dit le vieillard , avec un jeu de physionomie indescriptible.
Engel Freund aimait d'une affection particulière le plus jeune de ses petits-enfants. Il l'avait souvent auprès de lui, le laissait fureter à son gré dans son atelier, l'encourageait à se rendre compte des procédés de fabrication. Il l'entretenait parfois de choses audessus de son âge , mais l'enfant était précoce , observateur et réfléchi. Ce fut dans la boutique du vieil horloger, que ce garçon de douze ans, déjà astreint à travailler pour vivre, eut l'idée de fabriquer une horloge de ses propres mains et d'en faire don à l'église ofx se rendait la famille. Elle fut enlevée quarante ans plus tard lors de la démolition de l'église, et elle orne maintenant la sacristie des Paulistes.
La direction morale chez les Hecker venait donc entièrement de la mère. Si jeune qu'elle fût, lorsqu'une part plus qu'ordinaire du fardeau de la famille tomba sur ses épaules , elle l'accepta avec courage et la porta avec dignité et fidélité. Son père l'aida sans doute dans la mesure de ses moyens, mais l'âge était venu, et son commerce passait dans des mains moins tremblantes que les siennes. Il n'était plus en position de doter ses filles , ni d'élever ses petits-enfants. Il est certain que les fils de Caroline Hecker, après une très courte fréquentation de l'école , durent se mettre à travailler pour vivre. On ne sait ce qui décida du choix de leur