L EP(FANGE
métier; il est cependant à présumer qu'après avoir consulté leur mère, ils arrivèrent à cette conclusion que , le marché pour Talimentation étant toujours ouvert, la pauvreté elle-même, contrebalancée par l'intelligence et Tactivité, pouvait y trouver le champ d'entreprises heureuses. L'aîné, John, bientôt devenu le bras droit de sa mère, apprit le métier de boulanger chez un nommé Schwab ; Georges , de trois ou quatre ans plus jeune, l'y suivit de près.
Quant à Isaac, la dure nécessité, ou peut-être une économie mal entendue , l'enleva à l'école dès l'âge de dix ans ; le premier exercice de son activité eut une étrange analogie avec les dernières occupations de sa vie : il gagna ses premières journées au service d'une revue religieuse, la publication méthodiste connue aujourd'hui sous le nom de Sion' s' Herald,
Là il apprit quelque temps le métier d'imprimeur ; mais comme il devint bientôt évident que le chemin choisi par ses frères était vraiment celui de la prospérité, nous le retrouvons, avant ses onze ans, travaillant, avec eux, dans leur boulangerie. Ils s'étaient établis dans Nutgers street, où la famille vécut si longtemps; ils avaient en ville une autre boutique où Isaac portait le pain tous les matins.
Il aimait, dans ses derniers temps, à revenir sur cette période de son existence. « Dieu soit louél » ditil le premier jour de l'année 1886, « quelle peine nous nous donnions pour tout préparer en vue du premier janvier I Trois semaines d'avance nous commencions à enfourner les gâteaux du jour de l'an, — farine, eau, sucre , beurre et grains de cumin. Nous n'en faisions
— Gomment, depuis quand étes-vous ici?
— Depuis environ quarante ans.
— Quarante ans I n'est-ce pas assez pour apprendre l'anglais?
— Qu'apprend-on en quarante ans ? » dit le vieillard y avec un jeu de physionomie indescriptible.
Engel Freund aimait d'une affection particulière le plus jeune de ses petits-enfants. Il l'avait souvent auprès de lui, le laissait fureter à son gré dans son atelier, l'encourageait à se rendre compte des procédés de fabrication. Il l'entretenait parfois de choses audessus de son âge , mais l'enfant était précoce , observateur et réfléchi. Ce fut dans la boutique du vieil horloger, que ce garçon de douze ans, déjà astreint à travailler pour vivre, eut l'idée de fabriquer une horloge de ses propres mains et d'en faire don à l'église oti se rendait la famille. Elle fut enlevée quarante ans plus tard lors de la démolition de l'église, et elle orne maintenant la sacristie des Paulistes.
La direction morale chez les Hecker venait donc entièrement de la mère. Si jeune qu'elle fût, lorsqu'une part plus qu'ordinaire du fardeau de la famille tomba sur ses épaules, elle l'accepta avec courage et la porta avec dignité et fidélité. Son père l'aida sans doute dans la mesure de ses moyens, mais l'âge était venu, et son commerce passait dans des mains moins tremblantes que les siennes. Il n'était plus en position de doter ses filles, ni d'élever ses petits-enfants. Il est certain que les fils de Caroline Hecker, après une très courte fréquentation de l'école , durent se mettre à travailler pour vivre. On ne sait ce qui décida du choix de leur
l'epîfance.
métier; il est cependant à présumer qu'après avoir consulté leur mère, ils arrivèrent à cette conclusion que, le marché pour Talimentation étant toujours ouvert, la pauvreté elle-même, contrebalancée par l'intelligence et l'activité, pouvait y trouver le champ d'entreprises heureuses. L'aîné, John, bientôt devenu le bras droit de sa mère, apprit le métier de boulanger chez un nommé Schwab; Georges, de trois ou quatre ans plus jeune, l'y suivit de près.
Quant à Isaac, la dure nécessité, ou peut-être une économie mal entendue, l'enleva à l'école dès l'âge de dix ans ; le premier exercice de son activité eut une étrange analogie avec les dernières occupations de sa vie : il gagna ses premières journées au service d'une revue religieuse, la publication méthodiste connue aujourd'hui sous le nom de Sion' s' Herald.
Là il apprit quelque temps le métier d'imprimeur ; mais comme il devint bientôt évident que le chemin choisi par ses frères était vraiment celui de la prospérité, nous le retrouvons, avant ses onze ans, travaillant, avec eux, dans leur boulangerie. Ils s'étaient établis dans Nutgers street, où la famille vécut si longtemps; ils avaient en ville une autre boutique où Isaac portait le pain tous les matins.
Il aimait, dans ses derniers temps, à revenir sur cette période de son existence. « Dieu soit loué I » ditil le premier jour de l'année 1886, « quelle peine nous nous donnions pour tout préparer en vue du premier janvier I Trois semaines d'avance nous commencions à enfourner les gâteaux du jour de l'an, — farine, eau, sucre, beurre et grains de cumin. Nous n'en faisions
jamais assez. Aî-je assez peiné à porter le pain dans ma charrette de boulanger I Souvent je m'embourbais dans les ruisseaux ou dans la neige. Parfois une bonne âme , me voyant en détresse , me donnait un coup d'épaule. J*ai commencé à travailler à dix ans et n*ai jamais cessé depuis. »
Et quelques jours plus tard, croisant dans la rue une pauvre femme qui portait un lourd panier, il dit à son compagnon : « Mon bras a bien souvent saigné sous le poids des pains, lorsque j'étais boulanger. Une dame me demandant une fois cent dollars pour Taider à envoyer son fils au collège, je lui répondis que ma mère, avec quatre enfants, s'était tirée d'affaire sans avoir jamais mendié , et que je ne changerais pas une des années où je travaillais de mes bras contre plusieurs années de collège. »
Un mois avant sa mort , il lia conversation avec un petit porteur de journaux au coin de Téglise des Paulistes. « Il m'a beaucoup intéressé, dit-il; j'ai découvert qu'il a cinq petits frères et que sa mère est veuve. Elle fait tous ses efforts pour les élever. Pauvre femme! Elle m'a rappelé ma mère. »
Il y eut naturellement peu de loisirs pour des études classiques dans une existence absorbée par un tel labeur, commencé de si bonne heure et continué sans relâche pendant le temps généralement consacré au travail de l'esprit.
Le peu d'instruction que reçut Isaac avant de se mettre à gagner sa vie, lui fut donnée à l'école communale. Un enfant ordinaire eût grandi dans l'ignorance. Heureusement les Hecker étaient au-dessus de la
moyenne , et Isaac dépassait encore ses frères comme valeur individuelle. Il étudiait toujours, c'était un liseur infatigable; mais il ne fut jamais un étudiant ni un érudit dans le sens ordinaire du mot. Dès son enfance, la pensée des autres, parlée ou écrite, n'avait d'attrait pour lui que si elle l'aidait à découvrir le mystère de Dieu et de l'homme et leurs relations mutuelles, tourment de toute la première partie de sa vie. Il est possible, il est môme probable, et l'histoire de sa vie intérieure en fait foi, que plus Dieu lui donna directement, moins il était fait pour recevoir des hommes.
Il regretta cependant sérieusement les lacunes de sa première éducation et s'appliqua à les combler. En commençant son journal intime (il avait alors vingttrois ans) , il parle ainsi de son insatiable désir d'apprendre :
a Si je jette un coup d'oeil sur les quelques années de ma vie passée , c'est un mystère pour moi , que de me trouver où j'en suis maintenant. Pourtant, quelque chose en moi avait toujours rêvé le développement intellectuel. Un jour que j'étais couché par terre, j'entendis ma mère dire à mon frère comme en se parlant à elle-même et sans que rien de préalable eût amené la conversation sur ce sujet : « John, laissons Isaac aller au collège. » Ces mots me transpercèrent comme un glaive de feu. John fit quelque réponse évasive et la chose en resta là. Bien qu'étudier ait été désir le secret de ma jeunesse, je ne m'en suis jamais ouvert à personne, et maintenant, après un si long temps, je me trouve amené à l'état d'esprit où je suis par les voies les plus étranges. »
Sa jeunesse fut sérieuse : il ne se rappelait avoir pris part à aucun jeu ni sport d'aucun genre , jusqu'au jour où il fréquenta les théâtres et les conférences.
C'était bien làTenfance d'un de ceux qu'on a coutume en Amérique d'appeler fils de leurs œuvres, et chez qui la matière humaine a été martelée par les circonstances. Sa mère lui apprit ses prières; la maîtresse d'école, ses lettres; la nécessité, ses devoirs quotidiens. Pour le reste, il fut abandonné à lui-même et à ce Maître intérieur dont l'appel, avec les années, devint de plus en plus pressant. La force de cet attrait se manifestait en bien des choses. Extérieurement elle le rendait peu démonstratif et élevait une sorte de barrière invisible, mais très réelle, entre lui et ses parents, bien que leur affection réciproque restât des plus tendres. Dès l'enfance , il laissa voir cette horreur de tout contact qui persista jusqu'à la fin. Sa mère elle-même, connaissant cette singulière aversion, s'abstenait de l'embrasser. Elle se contentait de lui taper sur la joue pour lui exprimer sa satisfaction en disant : « Voici mon baiser pour vous, mon fils. » Le respect mutuel entre intimes parents , loin d'affaiblir les liens du sang ou de neutraliser leur influence légitime, semble les avoir fortifiés et perfectionnés. Sur un simple désir de leur mère , Georges et Isaac s'abstinrent de fumer, de toucher à aucune liqueur dans un restaurant ou un endroit public. Les enfants avaient été élevés dans les idées les plus strictes à l'endroit du mensonge et des petits vices ordinaires à cet âge. La même sévérité régnait dans toute la famille. « Je n'ai jamais oublié, disait le P. Hecker, la fureur d'une de mes tantes
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et la violente correction qu^elle infligea à Tun de ses fils pour lui avoir dérobé un sou. Cette éducation a eu un effet durable sur mon caractère. »
Avec de pareils antécédents y il est aisé de comprendre la confiance persistante dans la nature humaine et Tamour des vertus naturelles qui signalèrent le P. Hecker pendant toute sa carrière : il leur dut la pureté de sa jeunesse. Cependant il avait été baptisé, comme les enfants des protestants orthodoxes Tétaient alors plus communément qu'aujourd'hui, et, suivant toute apparence, son baptême fut valide, de sorte qu'on ne peut savoir au juste dans quelle mesure la grâce en lui put venir en aide à la nature.
Quelque étrange que puisse paraître une telle assertion , des personnes très sérieuses et qui l'ont parfaitement connu, estiment qu'il n'a jamais dû perdre l'innocence baptismale. « Il était tendrement attaché à une mère exemplaire et pieuse, » dit Tune d'elles; « il fut assujetti à un travail manuel pénible avant l'éveil des passions; sa récréation, même tout enfant, était de s'occuper, par la lecture et par la parole , de profondes questions philosophiques et sociales et d'écouter les thèses des autres sur ce même sujet. Il me dit expressément n'avoir jamais bu à l'excès, jamais péché contre la pureté, jamais blasphémé , jamais menti ; et à coup sûr il ne manqua jamais d'honnêteté.
<( L'influence de sa mère fut toute-puissante. La plus sévère punition qu'elle ait eu à lui infliger fut de lui dire une fois qu'elle était mécontente de lui, ce qui le plongea dans un si profond désespoir, qu'il s'assit par terre, accablé, et resta ainsi jusqu'à ce qu'elle fié-
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chît et le réintégrât dans ses bonnes grâces. Une direction aussi forte et aussi salutaire, Taustérité exceptionnelle de son existence , avec la grâce de Dieu qui rappelait à de si grandes choses, suffiraient à expliquer l'entière innocence de ses premières années. »
Un enfant de si bonne heure soumis à de telles impressions devait être adonné à la prière et pieux à sa manière; mais sa dévotion ne pouvait que différer de celle qui est ordinaire aux enfants de son âge , élevés religieusement, soit dans le catholicisme soit dans le protestantisme. Souvent la nuit, couché sur des copeaux devant le four de sa boulangerie, il se réveillait en sursaut; poussé par quelque inspiration mal définie, il courait sur les quais de East-River pour voir couler Teau au clair de lune, et errait au hasard, comme sous le charme d'un appel irrésistible : « Qu'est-ce que Dieu désire de moi? pensait-il; comment arriverai-je aie connaître? Pour quelle cause m'a-t-il envoyé dans le monde? »
Il disait plus tard à une personne exceptionnellement admise dans son intimité : « Il y a des hommes pour qui l'influence prédominante vient de l'extérieur : l'autorité, l'exemple, le précepte, etc. Chez d'autres au contraire, elle se fait sentir à l'intérieur sous l'action de l'Esprit- Saint. Pour moi, dès mon enfance, Dieu m'a influencé par une lumière intérieure et par le souffle de son Esprit. »
Et encore :
« Ma jeunesse et les premières années de mon âge mûr furent préservées de certaines fautes et de cer-
taines occasions de pécher, d'une manière particulière et remarquable. Je me rendais compte pendant ce temps, et, en réalité tout le temps de ma vie , que Dieu me conservait pour quelque dessein providentiel. Remarquez que cela avait lieu bien avant mon entrée dans rÉglise. »
Ces premiers symptômes d'un appel divin agitaient l'enfant et le rendaient perplexe , bien qu'au fond il se confiât à l'avenir pour résoudre ces obscures questions.
Cependant, les dispositions religieuses d'isaac s'affaiblirent vers sa quatorzième année. Vint alors une période où il perdit la notion de toute doctrine chrétienne positive, et où son esprit fut au moment de rejeter jusqu'à l'idée du Dieu personnel. Son âme, à son premier éveil, avait eu soif de Dieu : elle ne cessait de crier vers lui par ses aspirations et ses désirs; mais le canevas de sa foi, et nous entendons par là l'adhésion de l'intelligence à une croyance déterminée enseignée par un autre que nous- mêmes, s'effaça peu à peu de sa pensée dès qu'il eut quitté les genoux de sa mère. Celle-ci d'ailleurs aurait-elle pu lui transmettre autre chose que des notions assez confuses? Adorer le Dieu Créateur, écouter sa voix au fond de la conscience, vivre d'une vie honnête et pure en sa présence : à cela dut se borner l'enseignement maternel.
Un esprit comme celui du P. Hecker, ne pouvait se contenter de ce mélange d'erreur et de vérité qui est l'essence même du protestantisme orthodoxe ; il lui fallait tôt ou tard l'intégrité de la doctrine dont l'enseignement protestant ne contient que des fragments.
Ainsi que la plupart des hommes élevés dans Thérésie, Isaac Hecker, pour arriver à la connaissance exacte du dogme de Tlncarnation, eut à fournir un travail presque aussi grand que s'il était né païen. Les combats intérieurs ramenèrent pour un temps à une métaphysique aussi éloignée du bon sens que de la philosophie chrétienne; mais ces difficultés, nous ne saurions trop insister sur ce point, ne furent jamais ni morales ni spirituelles, elles furent purement intellectuelles.