CHAPITRE VIII
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Au sortir de Brook Farm, les premiers pas dlsaac toujours à la recherche de son idéal, le dirigèrent vers Fruitlands. C'était une ferme située près de Harward, dans le Massachusetts, et qui avait été achetée par un Anglais, M. Charles Lane, grand admirateur de Amos Brownson Alcott (1), dans Tespoir d*y fonder une communauté conforme aux idées et aux vœux de ce dernier. A aucune époque de sa courte existence , cette maison, où M. Alcott réunissait sa famille et ses peu nombreux disciples, n'a pu être citée comme vraiment florissante, mais lorsque Isaac y entra, le 11 juillet 1843, elle était encore en formation. Il avait fait aux habitants de Fruitlands une courte visite vers la un de juin, et avait cru voir en eux les indices d'une vie plus profonde. Soit dit à l'honneur de sa perspicacité native et de son discernement des nuances , quinze
(1) Brownson Alcott était né dans le Connectlcut en 1799, il est mort très âgé en 1888. Réformateur socialiste, il a publié quelques ▼dûmes qui n'eurent guère plus de succès que son phalanstère.
jours de résidence auprès de M. Alcott suffirent pour dissiper cette illusion.
Brownson Alcott semble avoir été ce que les Français appellent un poseur inconscient ^ ou^ comme le caractérise sans malveillance Tun de ses intimes, « un charlatan innocent ».
Sans être sot, il était vain et bavard avec des airs de profondeur; peu pratique, et d'une incapacité, en affaires, que ne compensait vraiment pas la vue qu'il prétendait avoir des grandes lignes. Son aspect imposant, son accent persuasif, sa béate suffisance, Tadmiration ouvertement manifestée pour lui par des hommes aussi remarquables qu'Emerson ou quelques-uns des membres de Brook Farm , pouvaient bien frapper rimagination d*un jeune homme comme Isaac, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il ait commencé par prendre Alcott au sérieux : l'un des traits caractéristiques de la longue vie du P. Hecker, fut toujours de vouloir expérimenter les choses par lui-même afin d'en prendre ce qu'elles avaient de bon.
M. Alcott revenait alors d'Angleterre où il s'était rendu sur l'invitation de James P. Greaves , ami et collaborateur du grand éducateur suisse Pestalozzi. M. Alcott avait acquis une certaine vogue comme conférencier et comme directeur d'une assez singulière école pour de jeunes enfants. Parmi les étrangetés de son enseignement était celle de pousser la persuasion morale, comme unique moyen de discipline, à un tei point, que le maître, à l'occasion, se soumettait publiquement au fouet mérité par le bambin récalcitrant; ce devait être dans l'intention de développer chez ce-
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lui-ci le sens de la honte et de la pitié. Le système plaisait aux enfants, s'il ne les améliorait guère. Là ne s'arrêtèrent pas les excentricités de M. Alcott, et lorsqu'il commença à publier les Colloques sur V Évangile qu'il avait prononcés devant leurs enfants , les familles de Boston conclurent sagement que les idées du professeur étaient trop avancées pour qu'il fût prudent de confier la jeunesse à ses soins. Miss Elisabeth P. Peabody, depuis si connue comme propagatrice du système des Kindergarten, était son assistante. Sa notice sur l'école de M. Alcott attira en Angleterre l'attention d'un petit groupe d'éducateurs enthousiastes. Ils donnèrent le nom d' « Alcott House », à une école qu'ils fondèrent à Ham, près de Londres, et espérèrent de grandes choses de la présence et des avis du « Platon de Concord ». Il fut fêté par eux au gré de ses désirs, et sa visite aurait été un succès sans mélange, si le bon sens écossais de Carlyle, auquel Emerson l'avait recommandé, n'eût promptement percé à jour les profondeurs de son inanité. Il revint accompagné de deux Anglais convertis à ses idées et qui, l'un et l'autre, retournèrent dans leur pays au bout d'un an ou deux , assagis et peut-être attristés. L'un d'eux, Lane, dont l'âme simple et candide mérita l'amitié fidèle d'Isaac Hecker, avait sacrifié toute sa petite fortune à la vaine tentative d'établir Fruitlands sur des bases solides. « Elle fut déposée, dit-il, dans la tombe fleurie de rhétorique où s'engloutirent tant d'autres projets chimériques. »
Nous avons sous les yeux une épître, — la plus ordinaire correspondance de M. Alcott réclame ce nom
pompeux, — dans laquelle celui-ci a décrit, tel qu'il le concevait, Tidéal de la vie à Fruitlands. La lettre n*est pas adressée au P. Hecker , mais à Tun de ses amis de Brook Farm.
« Concord, Mass., 15 février 1843. — « Cher ami : En réponse à votre lettre je vous dirai que, aucune installation n'étant possible jusqu'à la fonte des neiges, il serait prématuré de parler des conditions dans lesquelles se forme une association.
<( Néanmoins, comme le sujet du progrès humain est d'un intérêt universel, je converserai volontiers avec vous sur les moyens de le favoriser.
« Je ne crois pas que les associations d'êtres humains doivent chercher leur bonheur dans Tamélioration des conditions extérieures de Texistence , puisque la source du bonheur est tout intérieure et ne s'ouvre pour nous que si nous sommes préalablement en harmonie et en union avec l'Esprit universel. C'est la condition essentielle pour une association heureuse. On y arrive par le renoncement à toute satisfaction personnelle ou égoïste , par l'abandon complet de soimême entre les mains de la Divinité, par l'abnégation et la mortification.
« En énumérant les obstacles qui s'opposent au bonheur, nous serons induits tout d'abord à nous examiner nous-mêmes. Et, pour entamer d'une manière pratique la question, sommes-nous prêts à tout quitter et à nous réfugier dans l'amour comme dans une infaillible Providence? Il ne faut rien moins qu'une foi et une confiance aussi absolues pour nous garantir des déceptions. On n'entre encore en Paradis que par la porte basse
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et l'étroit sentier du renoncement à soi-même. L'avenue de TEden est toujours gardée par le Chérubin au glaive de feu, et les lettres de créance qui en forcent Taccès sont l'humilité et la charité.
« Les conditions sont les mêmes pour tous. Donc , pas de pourparlers avec le tentateur, pas d'exceptions ni de tolérance vis-à-vis de soi-même , pas d*excuses tirées des circonstances.
« Ce n'est pas à nous à prescrire des conditions : elles sont prescrites par notre nature, notre mode d'existence , et le mieux que nous puissions faire , si nous sommes impropres à les suivre , est de nous réformer sérieusement ou d'abandonner toute espérance d'arriver au bonheur.
« Nos projets, autant que nous puissions déjà en former, sont ceux-ci :
« Premièrement, obtenir la libre jouissance d'un lot de terrain suffisant pour nous faire vivre par notre travail , — comprenant, bien entendu , une maison simple mais commode, des dépendances, un bois, un jardin, un verger.
« En second lieu, vivre indépendamment de tout secours étranger, assez détachés pour nous contenter, pour notre subsistance , de ce que l'endroit pourra produire, observant une saine hygiène de travail et de récréation : décidés à traiter toute créature humaine et inférieure avec bénignité , à introduire la beauté et l'élégance jusque dans l'économie et à laisser la plus pure charité guider toute notre conduite.
« Si ce genre de vie attire des partisans, — des individus ayant les mômes idées et les mêmes antécédents
que nous , — Tétat de choses lui-même déciderait des lois de rassociation , et les conditions particulières en seraient débattues d*après les cas individuels qui pourraient se présenter, sans jamais nous faire adopter un ordre d'idées inférieur aux principes déjà énoncés.
« Sans doute , un pareil intérieur, avec notre bibliothèque , nos services et notre manière de vivre, attirera de jeunes hommes et de jeunes femmes, peut-être même des familles avec enfants, désireux de se désaltérer à la source de sagesse et de pureté, et nous ne sommes pas sans espérer que la Providence se servira de nous progressivement pour promouvoir la grande œuvre de la régénération humaine , et la restauration d'une vie plus élevée sur cette terre.
« Avec le désir sincère que vos enfants et vous en veniez à vous confier dans TAmour providentiel, je reste
« Vôtre bien sincèrement,
« Signé : A. Brownson Alcott. »
M. Alcott, comme on le voit, tenait à s'assurer, avant tout, des ressources temporelles, afin d'être libre de se persuader que l'élévation de son âme l'affranchissait de leur vulgaire dépendance. Quelqu'un décrivait Fruitlands comme un endroit où M. Alcott posait pour la bénignité , tandis que M"* Alcott et les enfants faisaient toute la besogne. « Il était incontestablement de ceux qui aiment à trôner sur une estrade et à sentir que leur vénérable aspect équivaut à une bénédiction, » disait de lui , au moment de sa mort , un de ses anciens disciples.
Pruitlands fut la caricature de Brook Farm, et Alcolt
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fut à Ripley ce qu'est le faiseur au réformateur sérieux. La durée de Fruitlands fut encore plus éphémère que celle de Brook Farm. Malgré le dévouement et les sacrifices personnels du pauvre Lane , Tentreprise sombra, quelques mois plus tard, dans d'inextricables difficultés pécuniaires.
Relevons sur son journal les impressions d'Isaac pendant son court séjour à Fruitlands.
« Je ne peux comprendre ce qui m'attire ni ce que je cherche. La vie est incompréhensible pour moi.
« Où suis-je conduit? Retournerai-je à la maison? J'imagine que ces gens, Alcott et Lane, feront beaucoup pour moi. Qui sait s'ils ne sont pas ce que je cherche, la réponse à l'éternelle question qui est en moi? »
Puis, tout de suite après :
« Dois-jele dire? Je ne peux pas finir ici. Ils sont trop à mon niveau , ils n'éveillent pas en moi le sentiment de haute supériorité qui seul me retiendrait... Il y a en eux beaucoup de bien. Je voudrais posséder la force de renoncement de M. Alcott et le désintéressement de M. Lane..., être humble^ simple, me mettre à leurs pieds pour les imiter. — Est-ce que je ne sens pas qu'ici j'ai quelque chose à recevoir qui ajoutera à ma vie, qui l'augmentera? sentiment que je n'ai jamais éprouvé ailleurs?
« Mais est-ce suffisant pour m'y retenir? Je peux déjà prévoir que non, rien ne remplit le vide de mon âme. 0 Dieul fortifiez ma résolution. Ne me laissez pas hésiter, et continuer ma vie ainsi. Mais je ne suis qu'un pécheur. Oh I pardonnez-moi mes péchés ! que ferai-je, ô Seigneur I pour qu'ils soient effacés? Sei-
gneur, si seulement je pouvais les effacer de ma mémoire, plus rien ne me coûterait. »
Il écrit le 18 juillet : « J*ai pensé à ma famille , ce soir, à la joie et à Tamour avec lesquels je retrouverais les miens. Les quitter, renoncer à Tespoir de jamais vivre auprès d'eux, comment en soutenir Tidée? Et cependant je ne vois pas comment je pourrais rentrer dans les affaires , me soumettre aux usages , à la routine, me permettre la nourriture, le confort de notre maison et de notre ville.
« Il est inutile de me préoccuper de mon avenir, je veux m'abandonner à TEsprit qui me mène, lui être fidèle , travailler et laisser le reste à Dieu.
« Ce que je fais, il faut que je le fasse, car ce n'est pas moi qui le fais, c'est TEsprit. Quel est cet Esprit? C'est la question que je ne puis résoudre. Le but où il me fera arriver montrera d'où il vient. Je me sens absolument impersonnel entre ses mains. »
Le 21 juillet : « Hier, après souper, eut lieu une conversation entre M. Alcott, M. Lane et moi. Le sujet en était ma situation vis-à-vis de ma famille, mon devoir et ma position ici. M. Alcott me demanda ma première impression sur ce que j'avais pu trouver de défectueux dans son système. Je lui signalai en toute liberté : 1° Son manque de franchise. 2° Sa disposition à s'isoler au lieu d'attirer des coopérateurs à son œuvre. 3** Sa famille , qui entravait ses plans de réforme immédiate. 4° Le fait que l'endroit produit peu de fruits , défaut capital , lorsqu'on a l'intention de prendre le fruit comme base de la nourriture. 5° Sa tendance, et celle de son grovpe vers les travaux littéraires et la composition, ce
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qui, me semblait- il, compromettait le succès de l'entre prise... »
Et encore : « La vie est, pour moi, Tafifaire suprême, et je me sens inspiré à quitter tout ce qui m'empêcherait de m'absorber dans cette unique affaire. Notre vie est courte ici-bas , je veux consacrer la mienne à quelque fin utile. »
Il avait fait part à sa famille de ses dispositions et de ses desseins encore assez vagues.
Dans Tattente d'une réponse, le journal laisse voir , à quel point le problème de la séparation finale d'avec les siens le remplissait d'anxiété. Il est probable qu'il n'en eut jamais à résoudre de plus émouvant.
« Je me demande s'il est nécessaire d'associer mes frères au genre de vie nouveau qui me semble indiqué pour moi.
« Ne puis-je adopter une grande simplicité dans la nourriture et le vêtement sans qu'ils s'y astreignent eux-mêmes?
« Leur concours m'est-il nécessaire et ne puis-je les laisser faire comme ils veulent? Si ma vie devient plus pure que celles qui l'entourent, ne puis-je espérer qu'elle exercera une influence salutaire ?
« En affaires d'argent , tout doit être modifié. Je ne réclame pas un centime au delà de ce qui est nécessaire à mes modestes besoins... Si je reste comme je suis, il me faut très peu pour vivre, et ce peu, je l'emploierai au bien des autres. »
Il écrit le 23 juillet : « Je retournerai à la maison. Dieu aidant, je serai fidèle à l'Esprit et j'attendrai que la lumière se fasse... Je sens que je ne peux vivre à Fruit-
lands comme je le voudrais; mon âme y est mal à Taise... Ma vie n'est pas la leur : par leur moyen j'ai vu plus clair en moi , mais je sens que je vivrais et que j'avancerais mieux dans une autre atmosphère. »
Au bout de deux semaines , le 25 juillet , il quitta définitivement Fruitlands , et après avoir passé quelques jours à Brook Farm, il rentra dans sa famille.
Avant de Ty suivre , il est à propos de donner quelques détails sur cette époque de sa vie et sur les personnages marquants avec lesquels il se trouva alors en relations.
Voici des souvenirs qu'on a recueillis de sa bouche au moment de la mort d'Ëmerson :
« Je connaissais bien Emerson quand je me décidai à embrasser le catholicisme. Je me trouvais justement alors dans sa ville , à Goncord , en pension chez la mère de Thoreau (1)? « — A quoi vous sert d'entrer dans « TËglise catholique? me demandait ce dernier. Ne « pouvez-vous vous tirer d'affaire sans vous pendre à « ses jupes? »
« Emerson fit tout ce qu'il put pour empêcher ma conversion. Il m'invita à prendre le thé avec lui, cherchant à introduire le sujet, et moi à l'éluder. Le lendemain, il me demanda de l'accompagner chez les Shakers (2) à quelque cinq lieues de là. Et tout le
(1) Henry Thoreau, né dans le Massachusetts en 1817, mort en 1862. Écrivain charmant et original, il est peut-être celui des auteurs de cette époque qui a le mieux senti et rendu la nature mé« lancolique et gracieuse de la Nouvelle-Angleterre. Il a vécu en solitaire au bord d'un lac non loin de Goncord. Ses principaux ouvrages sont Walden et les Bois du Maine.
(2) Les Shakers , branche de la secte des Quakers. Ils se sont
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long du chemin il cherchait à m'arrâcher mes raisons , dans Tintention bien évidente de me dissuader. Ënûn , Alcott et lui se concertèrent pour me mettre au pied du mur, et Alcott commença franchement à développer le sujet. Je finis par dire : « Monsieur Alcott, « je nie votre droit d'inquisition en pareille matière. » Ils laissèrent donc tomber la chose. Un jour cependant, je me promenais, lorsqu'Emerson vint me rejoindre et me dit tout à coup : « Monsieur Hecker, «je suppose que c'est l'art, l'architecture et tout ce « que possède l'Ëglise catholique en ce genre qui vous « a attiré vers elle? — Non, lui répondis-je, ce qui m'a « attiré, c'est la cause, et non l'effet. »
« J'étais le premier à déserter le camp du transcendantalisme. Brownson ne vint qu'après moi.
0 Bien des années après, pendant la guerre, j'allai à Goncord faire une conférence et je priai Emerson de m'aider à trouver une salle; il s'y refusa. Alcott promit de s'en occuper, mais il ne le fît pas, et je crois qu'Emerson l'en détourna. Cependant, au bout d'un certain temps , une église , un prêtre et une Congrégation de six ou sept cents catholiques s'étaient groupés à Concord , et je fus invité de nouveau à faire une conférence dans cette ville. Comme le pasteur desservait ce jour -là une autre paroisse, je dis la messe dans son église et je comptais y faire une courte ho-
établis en communautés où les hommes et les femmes habitent des maisons séparées, mais se réunissent à certaines heures; ils ont d'étranges cérémonies dans lesquelles ils se croient inspirés par TEsprit et se livrent à des transports, d'où leur est venu le nom de Shakers , trembleurs ou agités. Ils sont extrêmement sobres et leur vie est honorable.
mélîe en guise de sermon ; mais , comme j'allais à Tautel, tout habillé pour la messe, deux hommes me vinrent à l'esprit : le premier, le plus ancien du village, était un aveugle qui cherchait à tâtons la lumière , une pauvre âme pour laquelle aucun problème n'était encore résolu; l'autre était un homme complètement éclairé et qui avait résolu tous les problèmes qui le troublaient.
« Ces deux hommes se partageaient donc mon esprit. Il fallait m'en débarrasser, je les préchai tout vivants à cette assistance. Les uns pleuraient, les autres souriaient, tous étaient émus profondément. Le soir même avait lieu la conférence. Il pleuvait des hallebardes , mais la salle , très grande , était pleine comme un œuf, une foule de Yankees s'y pressaient. Emerson était absent, mais Alcott était là.
« J'avais ma conférence toute préparée. « Pourquoi « je devins catholique » devait en être le sujet. Mais, comme j'allais commencer, les deux hommes du matin surgirent encore devant moi, il me fallut, comme malgré moi , les lancer sur mon auditoire ; l'effet fut des plus inattendus.
« Le jour suivant, je rencontrai Emerson dans la rue et nous causâmes ensemble un instant. Aucun de ces personnages-là ne se sent à son aise en causant avec un catholique intelligent. Emerson semblait fuir mon regard et se détournait pour Téviter. Ces sortes d'esprits sont inquiets en face de certaines convictions inébranlables. Ils se sentent domptés. »
Nous possédons aussi des notes sur Georges Ripley, rhomme de l'école transcendantaliste que le P. Hecker
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aimait le mieux. Elles sont datées du 23 janvier 1885 : « Témoin de mes perplexités à Brook Farm, Georges Ripley me dit : « Monsieur Hecker, croyez-vous que « nous tenions la vraie religion? Si vous ne le croyez « pas, dites-le; si vous avez là-dessus des idées que « vous croyez vraies et que nous devions partager, « faites-nous-en part. » Je lui répondis : « Non, je ne « possède pas encore la vérité ; mais j*essaie d'y arri- « ver. Si je réussis, vous entendrez parler de moi; si- « non, jamais. Je ne vais pas enseigner avant d'être « moi-même convaincu, je ne veux pas augmenter la (( liste des imposteurs I »
« Ripley était un grand esprit , un homme étonnant, mais il se trompa lamentablement. Je Taimais bien, et il le savait; il m'aimait aussi, j'en suis certain. Lorsque je revins d'Europe comme Rédemptoriste , j'allai le voir au bureau de la Tribune. Il me demanda : « Pouvez-vous faire tout ce que peut faire un prêtre « catholique? — Oui. — Alors je vous enverrai cher- « cher quand je serai pour mourir. »
a Je ne mets pas en doute que , si quelqu'un avait été trouver Ripley dans ses dernières années , lui avait dit : « C'en est fini pour vous de la société des hom- -« mes » , et était parvenu à le lui persuader, Ripley aurait dit tout de suite : « Allez chercher le P. Hecker « ou tout autre prêtre catholique. » Je suis convaincu que la crainte de ses amis l'empêcha de se faire catholique. Il me fit demander dans sa dernière maladie, son message ne me fut jamais remis. Dès que je le sus malade, j'y courus : il était déjà sans connaissance, et je ne pus rien faire pour lui. »