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CHAPITRE IX

Retour k la maison

Ne trouvant pas plus à Fruitlands qu'à Brook Fann la solution de ses difficultés intérieures , Isaac reprit le chemin de la maison qu'il avait quittée depuis plus d'un an. Il était dans cette disposition d'esprit où l'on espère à chaque instant une indication directe de la Providence. Le plus sage lui semblait donc de céder aux sollicitations des siens et d'attendre patiemment en famille le cours des événements. Il passa près de Brook Farm en quittant Fruitlands et y séjourna une quinzaine de jours.

Son journal à cette époque revêt un caractère de plus en plus intime. On y peut voir à quelle profondeur mystique en était arrivé ce jeune homme de vingt-trois ans, sans ressources extérieures, sans direction spirituelle, sans même aucune connaissance des ouvrages de théologie qui plus tard furent mis à la portée du public catholique anglais. C'était vraiment par lui seul qu'il arrivait à des conclusions que rien, dans l'étude ultérieure qu'il fît des mystiques catholiques, ne le força depuis à répudier.

Une profonde humilité accompagne le sévère examen de lui-môme qui était^ à cette époque troublée, le thème ordinaire de ses pensées. Bien qu*il se sente en communication avec Dieu d^une manière spéciale , il ne s'en enorgueillit pas; il croit que ce qu'il éprouve, tout le monde peut réprouver. L'étude de son intérieur est loin de lui être une tâche agréable.

« Il m'est extrêmement pénible d'écrire comme je le fais, » gémit-il. « Je reparais continuellement dans ce que j'écris. Je voudrais que mon moi disparût dans Tocéan de l'Esprit et fût entièrement perdu en Dieu. »

Brook Farm, 31 juillet 1843. — « Ma vie intérieure diffère de ce qu'elle était lors de mon premier séjour ici. Elle est plus complète ; toutes les fibres de mon être vibrent de sensibilité... Je me sens moins en union et en sympathie avec elle et avec ceux qui jadis m'attiraient. Leur atmosphère me semble plus épaisse, leur vie plus selon la nature , plus portée vers la chair. Au lieu de nous rencontrer sur les sommets, il me faut, pour les rejoindre, redescendre jusqu'à mon corps, auquel actuellement je me sens presque étranger. Je^ n'ai plus le sentiment de la pesanteur, de l'ennui , de la sensualité. Je n'éprouve aucun désir naturel, aucune divagation d'imagination. Cependant je sens plus vivement que jamais ; je déborde d'amour et de tendances à l'union! Mais il n'y a personne pour me rejoindre où je suis, et je ne puis pas les rejoindre où ils sont

« L'homme est le symbole de tous les mystères. Pourquoi toutes choses me semblent-elles grosses de prophéties? Pour moi, tout caractère personnel s'efface, je ne vois plus dans les hommes que des prêtres

et des oracles de Dieu. Le siècle est en travail d'une prophétie qu'il enfantera un jour

« Les facultés qui parviennent à connaître Tordre intérieur n'ont encore existé que chez un petit nombre d'hommes qualifiés d'hommes providentiels, de prophètes, de thaumaturges, de voyants, de poètes. Ce qui est chez eux un privilège , est plus ou moins une aptitude , à un degré inférieur, chez tous les hommes. De même pour les facultés de l'ordre extérieur : lorsque le monde extérieur était aussi inconnu des hommes en général que leur est encore aujourd'hui le monde intérieur, les savants, les astronomes, les mathématiciens, passaient pour prodigieux et pour divins. Ce qu'un homme a été ou a pu faire (et c'est là une pensée consolante), tous peuvent l'être ou peuvent le faire , car chacun est un type, un échantillon de la race humaine tout entière... »

Voici maintenant des pensées qui peuvent soutenir le parallèle avec ce qu'ont écrit les meilleurs interprètes de la doctrine chrétienne :

« Tout est possible à celui qui a la foi , car la foi est un acte de l'âme. Ta foi est la mesure de ton pouvoir.

« Personne ne peut en conscience demander plus qu'il n'a. Pensons-y sérieusement. Dieu est juste. Nous avons ce que nous méritons d'avoir, même en l'appréciant d'après notre idée personnelle de la justice.

« Le désir d'aimer et d'être aimé, de nous entretenir avec des amis , de jouir des agréments de la société, n'est-il pas plus parfait que la volonté de nous y soustraire, de le sacrifier? On peut dire qu'en cédant à ce désir, on augmente l'intensité de sa vie , el

la question est bien en effet, d^augmenter notre vie, non certes , de la diminuer. Mais est-ce que la mortification ne grandirait pas notre vie en la dirigeant tout droit vers le Ciel?

« Nous entretenons les démons qui sont en nous par nos pensées mauvaises et nos actions coupables. G^est là leur nourriture. Parfois je les étonne, et je ris intérieurement de leur déconvenue. Lorsque j*ai faim et que quelque chose me tente sur la table, la faim comme un serpent s'insinue dans ma gorge , et darde sa langue pour saisir sa proie , mais souvent elle s*en retourne chagrine et vaincue.

« Nous devrions nous refuser ce qui nous tente , jusqu'à ce que cela ne nous tente plus, et alors seulement nous l'accorder avec prudence et tempérance.

« L'âme est comme une plaque sensibilisée sur laquelle nos sens photographient les impressions du monde extérieur. Avec quel soin devons -nous donc purifier et affiner nos organes, avec quelle prudence devons-nous donc regarder, écouter, sentir, toucher et goûter! Comme notre vie serait plus riche et plus pleine , si nos sens étaient plus aiguisés et nos organes plus délicatement équilibrés I Quel monde nous entoure, dont seuls, les saints, les prophètes et les poètes ont deviné et reproduit la beauté !

« 0 Dieu, soyez mon aide, ma force et mon Rédempteur! Que je ne vive que de vous; donnez-moi la grâce et l'obéissance à l'Esprit pour renoncer à moimôme et entrer dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Réveillez-moi, relevez- moi, ô Christ, Seigneur, Roi du Ciel ! »

C'est vers le milieu d'août 1843, qulsaac reprit la vie de famille. Son premier effort fut de se replonger autant que possible dans la vieille routine des affaires.

« Demain je commence à travailler, » écrit-il le soir môme de son retour. « Mon état intérieur est calme et paisible. Ma chère maman me comprend mieux que qui que ce soit. Reste à savoir jusqu'à quel point les affaires s'opposeront à ma vie intérieure. 0 Seigneur! aidez-moi à garder mes résolutions , à ne pas laisser le monde envahir mon cœur, mais à tenir toujours mon regard tourné vers vous ! Mon cœur n'a cessé d'être en prière depuis mon retour. Il se recueille dans son sanctuaire, son temple , Dieu. 0 Seigneur, conservez-le ainsi! »

Il ne parait pas que les appréhensions d'Isaac au sujet des entraînements que pouvait lui offrir la ville aient été fondées. Il ne se permit que peu de distractions, presque toutes d'un genre sérieux. Quant au régime de vie, son journal nous révèle qu'il ne fit qu'en augmenter la rigueur (1). Pour un homme robuste, travaillant ferme la plus grande partie des vingtquatre heures, le choix de nourriture indiqué dans le passage suivant paraîtra au moins extraordinaire. Lui-môme regrettera plus tard ces mortifications abusives et dangereuses pour la santé.

30 Août. — « A en juger d'après l'expérience des huit ou dix derniers mois, je peux vivre d'un régime très simple, — du maïs, des fruits, des noix. Je viens de commencer les noix. Pour boisson, de l'eau pure.

(1) Le journal devient moins régulier à partir de cette époque.

Jusqu'ici, je me suis fait faire un pain de froment sans levain, bientôt je ressaierai en grain. »

II mettait dès ce moment en pratique Taxiome qu'il répéta plus tard à Fauteur de ce livre sous la forme d'une maxime du transcendantalisme : « Un gros mangeur ne sera jamais un profond penseur. — C'est une vérité de l'ordre spirituel aussi bien que de l'ordre intellectuel. »

Un peu plus bas, nous tombons sur celte profession de foi végétarienne, bien faite pour amuser le lecteur autant que pour l'édifier :

Raisons pour ne pas manger de viande.

« Elle ne nourrit pas l'esprit.

« Elle stimule les penchants mauvais.

« C'est attenter à la vie animale tandis que d'autres règnes nous offrent une meilleure et suffisante alimentation.

« Tuer fortifie les instincts méchants.

« C'est la principale cause de la servitude de la cuisine.

« Elle engendre dans notre corps les maladies auxquelles les animaux sont sujets et elle encourage dans l'homme la bestialité.

« Son odeur est repoussante, et son aspect contraire à l'esthétique. »

C'est le vivant souvenir de pareilles exagérations et de ses premiers efTorts vers la vie ascétique, sans guide ni plan défini, qui faisait dire au P. Hecker, deux ans avant sa mort :

« Grâces soient rendues à Dieu I S'il n'avait pas fait

de moi un catholique, je serais devenu le pire des originaux. »

Dès les premiers jours de septembre , Isaac perdit tout espoir de pouvoir s'adapter aux conditions d'existence de sa famille. Une certaine timidité naturelle et rincertitude sur le parti à prendre, lui firent dissimuler ses inquiétudes d'esprit tant qu'elles furent supportables. Après un mois ou deux, ses frères l'exemptèrent d'une grande partie du travail manuel qu'ils partageaient encore avec leurs employés ; il put alors se livrer à une occupation plus intéressante, en se dévouant à l'amélioration du sort des ouvriers qui l'entouraient. Mais il ne put parvenir à réaliser à un degré appréciable le rôvo de son cœur. Ses frères partageaient certainement ses idées philanthropiques à ce sujet; mais, lorsqu'il s'agissait de les mettre en pratique, l'on ne s'entendait plus : John était pour la discipline de plus en plus stricte; Isaac et Georges inclinaient vers la douceur et la fraternité des rapports avec leurs hommes.

La nouvelle tentative d'Isaac pour se consacrer aux affaires, sans nuire à l'action de l'Esprit en lui, se tourne donc finalement en déception. Il se rend compte que la plus grande partie de sa vraie vie est gaspillée dans sa situation présente, tandis qu'il n'est pas luimême de grande utilité à ses frères.

La plus vive tendresse ne cesse de l'unir à eux et à sa bonne vieille mère. L'auteur de ce livre n'a pas connu personnellement John Hecker, mais il n'a jamais entendu prononcer son nom par le P. Hecker qu'avec l'accent de la plus grande affection. Quant à Georges,

il nous a toujours paru le type de Thomme parfait. L'un et l'autre paraissent avoir suivi avec une attention respectueuse les pèlerinages de leur frère à la recherche de la vérité. Pécuniairement, ils se montrèrent envers lui de la plus grande générosité; Georges, principalement , continua à traiter Isaac comme membre de sa grande et riche maison de commerce, mettant à sa disposition les plus grosses sommes d'argent , non seulement pour sa dépense personnelle, mais encore pour toutes ses œuvres.

Le journal dlsaac, pendant son séjour à la maison, témoigne des angoisses morales, chaque jour croissantes , qui devaient amener la séparation définitive.

1®' septembre. — « Il y a deux moyens pour que l'Esprit puisse se satisfaire en moi : l'un est de quitter ce lieu-ci, de me retirer dans la solitude et d'y vivre, suivant au jour le jour les inspirations d'en haut ; Tautre est de mettre toute l'harmonie possible dans les conditions de notre existence actuelle en donnant à nos hommes un intérêt coopératif dans les bénéfices de notre travail. Ces deux partis demandent un égal renoncement à soi-même et à tout esprit de propriété. L'amour, l'universel amour, est le grand régulateur de toutes choses. C'est par lui seulement que l'âme trouvera la paix et sera couronnée d'un bonheur infini. »

8 septembre. — « Le 6 au soir, j'allai voir le Domino noir d'Auber à l'Opéra français. Cela me plut moins que d'autre musique déjà entendue, bien que certaines parties en soient très belles, et les hymnes des religieuses, d'un effet charmant. 11 m'est venu à ridée que, si l'Église ne va pas au-devant des vrais be-

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soins de rhumanité pour les satisfaire par tous les moyens religieux en son pouvoir, elle doit s'en prendre à elle-même de ce que les hommes recherchent les divertissements profanes. Et c'est parce que TÉglise n'a pas fait son devoir, qu'il s'est formé tant de sociétés laïques de réforme, de tempérance, etc. Elle pourvoit au salut de l'âme par des moyens spirituels, tels que la prière, la pénitence , l'eucharistie , et les autres sacrements. Il lui faut maintenant pourvoir au salut et à la transfiguration du corps par des sacrements terrestres...

« Nous devrions nous efforcer constamment de réaliser en nous l'idéal que nous concevons. Chacun de nous a un rôle spécial à jouer sous l'inspiration de Dieu, et c'est ce que nous pouvons faire de plus noble et de plus élevé... Il faut renoncer à tout ce qui nous empêche de réaliser notre idéal, que ce soit nousmêmes, la fortune, l'opinion ou la mort...

« Le cœur dit : « Soyez tout ce que vous pouvez être. » — Et après? dit l'intelligence.

« L'amour infini est la source du moindre acte d'amour, et, quand nous aimons de toutes nos forces^ nous sommes en Dieu et unis avec Dieu.

« Aimer, c'est se perdre soi-même pour gagner Dieu. Être tout amour, c'est être tout en Dieu.

« L'Esprit vous conduira dans le silence de la solitude , s'il a quelque chose à vous communiquer. »

24 septembre 1843. — « ... Au lieu d'être sur le chemin de la perfection, je découvre chaque jour la malice de ma nature, sa difformité, son impuissance, son ignorance. Il me manque l'humilité et l'oubli de

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moi-même. Je ne fais que sortir de l'obscurité profonde et ma vue est encore confuse, de sorte que je ne vois pas mes iniquités telles qu'elles sont.

« Je sens qu'une semaine de silence tranquille ouvrirait mon cœur aux fontaines de la vie. Je voudrais briser toutes relations autres que celles de mon âme avec l'Esprit; toute autre me semble vaine, mondaine et frivole.

<c L'action intérieure de l'Esprit est entravée par les distractions du dehors. Dans le bruit et la confusion, sa voix n'est pas écoutée.

<c Une de mes plus grandes faiblesses , parce qu'elle est la cause de beaucoup de péchés, c'est ma disposition sociable. Elle m'entraîne dans des conversations périlleuses , et me détourne du silence et de la méditation avec l'Esprit.

<c Depuis quelque temps j'en suis presque arrivé à croire que les bonnes œuvres sont un empêchement à l'œuvre du salut. L'orgueil et le contentement de soi même s'y glissent si souvent I J'avoue ne pouvoir m'empêcher d'acquiescer atout ce qui a été dit contre la vaine confiance dans le mérite des bonnes œuvres. C'est une expérience très nouvelle pour moi

«c Et quand nous sommes usés et las, nous nous tournons vers Dieu, et nous mourons peut-être en vue du ciel , au lieu d'avoir vécu parmi les élus futurs et d'avoir trouvé le ciel sur la terre dans la fraîcheur de notre joie de vivre.

« Le Seigneur a été bon pour moi, et mon cœur est rempli d'un brûlant amour pour lui. Soyez béni, ô Dieu , car vous m'avez fait goûter votre douceur I Vous

m*avez donné la reconnaissance et une âme débordant de louanges.

« C'est Dieu môme qui , en nous, croit en Dieu. Sans la lumière de Dieu, tout serait ténèbres. Il est le seul foyer de toute lumière. Plus nous possédons Dieu et plus nous voyons loin.

« 0 Dieul augmentez en nous votre Esprit pour qu'il n*y ait plus en nous Vous et nous, mais Vous seul, ô mon Père !

« Si les hommes sont perplexes devant les problèmes de leur propre existence, ce n'est pas que ces questions soient insolubles, c'est qu'elles sont posées dans une disposition d'esprit tout à fait contraire à celle qu'il faudrait pour les résoudre.

« Quand nous conversons ensemble, ce devrait être pour apprendre les uns des autres le bien que nous pourrions et devrions faire, mêlant ainsi le zèle des uns à la tiédeur des autres... Celui-là est mon frère et mon maître , qui me pousse à faire de plus en plus de bien, à aimer Dieu et à vivre en lui. Celui qui n'augmente pas en moi l'amour, et en mon esprit la vraie sagesse divine , celui-là m'est inutile et négativement nuisible. »

d8 Octobre. — <c Aujourd'hui, j'éprouve dans mon âme le même besoin non satisfait, le même dégoût de mes conditions d'existence que j'éprouvais l'hiver dernier lorsqu'il me fallut une première fois partir de la maison. Cela vient du plus profond de mon être. 0 quel trouble 1 Si je pouvais donc exprimer le vide douloureux que je ressens I Si je savais ce qui peut le combler!

« Hélas ! Aucune parole humaine ne saurait soulager

cette plaie vive : il la faut souffrir en silence. Je voudrais me plonger dans les ténèbres et détourner mon visage de la lumière I 0 que le ciel m*aide à sortir de là ! Ce n*est pas la vie que je voudrais mener, mais comment la changer? 0 Dieul guidez-moi, dirigez-moi à travers n'importe quelle peine ou quelle détresse vers la vie que vous voulez que je suive. Je vous remercie de tout ce que vous m'avez fait souffrir : cela a été pour moi un bienfait inestimable. Et, Seigneur! éprouvez-moi encore, car j'en ai besoin. Gomment vivre de façon à être aussi parfait que possible dans n'importe quelle situation? Si celle où je suis maintenant n'est pas la meilleure pour moi, où dois-je aller? Et comment en changer? Dites-le-moi, Seigneur; et écoutez mon humble prière. »

5 Novembre. — « Comment et pourquoi me semblet-il toujours sentir autour de moi la présence d'êtres invisibles qui se révèlent à mes sens et avec lesquels je m'entretiens, pour ainsi dire , en pensée et en sentiment, sans pouvoir jamais leur parler? Par moments, ils me mettent dans un tel émoi que je m'échapperais de l'endroit où je suis. Je puis à peine rester tranquille. Comme dans un cauchemar, il me semble me débattre, extravaguer, saisir je ne sais trop quoi. Ahl c'est une impression qui n'est pas de ce monde, et mon cœur en est tout désorienté. Comment m'en délivrer? Je ne sais. Si je reste tranquillement où je me trouve, cherchant à en ressaisir les souvenirs épars, ils me brûlent jusqu'au fond de l'âme, m'arrachant des soupirs, des gémissements, parfois des cris d'horreur que toute mon énergie a peine à réprimer.

« Comment y échapper? faut-il rester ici et essayer de le supporter, faut-il voyager? Quel sera le résultat de tout ceci, je ne pourrais le dire. Mais si je le connaissais , je n*attendrais pas , comme je le fis Tan passé , que cela prit assez d'intensité pour devenir une véritable torture. Ohl quelle énergie et quelle force nerveuse je me sens dans de pareils moments I Si j*en parle à mes frères, ils ne me comprennent pas, n*ayant jamais été soumis à de pareilles expériences. Ma timidité, qui se défend de laisser voir rien d'extraordinaire dans ma vie , me fait supporter ce tourment jusqu'à ce qu'il devienne intolérable. Je reste donc en silence, jusqu'à ce que mon état même se trahisse. »

20 Novembre, — « Je me porte mieux que je ne l'ai fait depuis longtemps , mais avec un accroissement de sensibilité nerveuse qui me fait redouter l'approche de qui que ce soit. Je suis en même temps conscient d'une communion surnaturelle plus constante. Je sens plus vivement et plus distinctement l'influence et la présence spirituelle d'autres êtres.

« Je me couche le soir, je me lève le matin avec les mêmes impressions ; j'espère autant des nuits que des jours. Les événements, les émotions et les pensées qui me viennent pendant le sommeil font aussi bien partie de ma vie réelle que ceux du jour. La veille et le sommeil sont les deux formes de l'existence. Pour moi, le dernier état est plein d'intérêt et d'attente. Les deux états agissent mutuellement l'un sur l'autre.

« Comment se manifeste en ce moment ma vie spirituelle? Suis-je moins volontaire? Plus disposé au sacriûce? Plus aimant?

« Je sens que je ne fais rien pour améliorer la condition de ceux qui subissent mon influence, et qui sont en partie sous ma surveillance. Il y a un temps d*arrét dans cette direction. L'Esprit promet de nous enseigner toutes choses; que veut-il que je fasse de plus en ce sens? Mon esprit s'en est trouvé détourné en partie par Tétat précaire des affaires qui nous tient à court d'argent.

« Je crains que restreindre encore ma nourriture ne nuise à ma santé; sans quoi je jeûnerais souvent.

« Et maintenant, ô Dieul si vous ne venez à mon aide, je retomberai plus bas que jamais.

a Je vous supplie de me soutenir dans toutes mes bonnes intentions^ mon cœur déborde de reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour moi...

« 0 doux Christ I 0 cher Christ I 0 Christ aimant I Ohl plus que frère, amil Ohl plus pour moi qu'aucun autre ne peut être. 0 Fils de Dieu! 0 vous, qui rayonnez du pur amour de Dieu! 0 amour inexprimable! Tirez-moi à vous, que je jouisse de cette pureté, de votre amour! Oh! baptisez-moi de votre esprit et déliez ma langue pour que j'annonce votre amour aux hommes ! Oh 1 nous ne saurions dignement en parler, et notre cœur ne saurait en comprendre la grandeur. Dieul quelle est votre miséricorde pour que vous nous laissiez vivre? Notre ingratitude passe toute expression. Seigneur, je me tais, car comment parler en votre présence? 0 Père! 0 amour! 0 bonté aimante! Que mon cœur s'envole vers vous ! »

Le 18 décembre 1843, anniversaire de ses vingt-trois ans , on trouve dans son journal, sous forme de prière et

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d'élévation à Dieu, une sorte d'examen de conscience qui témoigne d'une profonde humilité. Il y exprime ses regrets de n'être pas plus actif, il parle de son ingratitude devant tant de grâces spirituelles et temporelles. 11 termine par une fervente supplication pour obtenir plus de lumière et un plus grand courage.

Presque chaque jour, à cette époque de sa vie, il se plaint de ne pouvoir jouir d'une solitude plus complète. Son esprit, tourmenté de peines intérieures qu'il ne peut confier à ses frères ni même à sa mère , ne trouve de soulagement que dans le silence et Tunion à Dieu.

Le 31 décembre, il fait allusion à tous les changements que Tannée écoulée a produits dans son âme , et qui n'ont pas été exempts, dit-il, d'une grande amertume. (( Un an auparavant, j'avais été, écrit-il, rempU d'un souffle inconnu et poussé par ce souffle hors de chez moi , comme un homme ivre , ne sachant plus qui j'étais ni pourquoi j'étais si troublé 1 » Pendant six mois cet état avait continué, à Brook Farm, puis à Fruitlands; et, de retour à New- York pour le reste de l'année , ce même esprit inconnu le dominait encore. Son journal témoigne de moins d'agitation, mais il éprouve une vive souffrance intérieure à laquelle se joint une certaine surexcitation des nerfs.

A cette même époque, tout en s'efforçant de se rendre utile dans l'entreprise de ses frères , il travaillait le latin et le grec, et lisait beaucoup. Ses lectures portaient surtout sur des sujets qui le préoccupaient alors intimement : philosophie , controverse religieuse , poèmes d'un ordre élevé. Ceux de Goethe firent sur lui une profonde impression. L'inquiétude, la mélancolie,

le sentiment d'angoisse qui remplissent cette poésie , pénétraient au plus profond de son être. Il y trouvait souvent la parfaite expression de ses propres incertitudes et de ses troubles d'âme. Parfois aussi il cherchait quelque distraction au théâtre , et il ne manquait presque pas une des conférences données dans la ville.

Un des rêves de sa vie — l'amélioration de la condition ouvrière — eut pour lui sa réalisation à cette époque, d'une façon assez positive. Maintenant que les voies pratiques leur étaient ouvertes , ses deux frères se montraient, comme lui, fidèles aux principes et aux sentiments qui avaient provoqué naguère en eux tant de généreuses inspirations. On les vit, dans une période de misère générale, donner leur pain gratuitement et même le faire porter aux nécessiteux dans les voitures de leur boulangerie.

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