DÉSIRS D*UNB VIE CONTEMPLATIVE
;et égard, pour le moment ses désirs se concentraient jur la vie contemplative.
« Que ne puis-je consacrer tout mon temps à la contemplation, à Tétude, àla lecture, à la réflexion 1 » Ces paroles ouvrent le premier chapitre d*un nouveau journal commencé quelques jours avant son baptême. Elles ouvrent aussi comme une nouvelle période d'angoisse, et ici certaines explications sont nécessaires.
Les trois points sur lesquels Isaac Hecker avait eu à livrer ce qu'on pourrait appeler ses grandes batailles , avaient été les questions suivantes : Quelle est la valeur ëe ces aspirations naturelles de Tâme qu'on appelle religion et qui impliquent la véracité de la raison dans ses affirmations essentielles? T L'homme Bst-il , par sa nature essentielle , affranchi du penchant au mal, ou cette nature est-elle devenue totalement iépravée? 3° La religion est-elle, intrinsèquement et en premier lieu , une influence qui a pour fin d'élever les hommes à l'union réelle avec Dieu?
A la différence de la plupart des convertis, qui examinent surtout la succession apostolique , la suprématie de Pierre, et autres questions de doctrine, Hecker semble les avoir tenues pour secondaires. S'il avait demandé à être admis dans l'Église, c'est parce qu'il avait vu en elle la seule société enseignante à même de l'éclairer sur les grands problèmes qui tourmentaient particulièrement son esprit. L'autorité de l'Église une fois accréditée de la sorte à ses yeux, il se trouvait dans les dispositions où plus d'un philosophe païen a dû se trouver après avoir adopté la foi nouvelle
prôchée par saint Jean ou saint Paul. Il acceptait tout de TËglise, implicitement, avec une confiance d'enfant, pareille à celle dont jouissent les loyaux des. cendants de plusieurs générations d*ancétres catholiques. Il était clair pour lui que Tensemble de la . doctrine et des institutions était renfermé dans le germe pnrimordial et devait être reçu avec une pleine obéissance sans discuter en détail chaque article.
La base de sa foi étant solidement établie , il demandait avant tout le soutien de ce qu'il appelait toujours la vie qui lui avait été donnée ; et pour cela, il lui fallait la lumière , une vive lumière , pour voir de quelle façon il pourrait employer la force ainsi acquise. Or, le premier effet des sacrements semble avoir été de lui rendre plus sensibles les ténèbres qui lui cachaient la route et de stimuler Timpatience de sa nature pour percer ces ténèbres. A la joie délirante que lui avaient procurée la confession et l'absolution , succéda une série de désolations et de sécheresses jusqu'alors sans précédent. Peut-être est-ce parce qu'il s'attendait à un effet tout opposé. En tous cas, il ne tarda pas à se plaindre amèrement qu'en quittant Goncord il avait laissé derrière lui la grande douceur intérieure qui l'avait soulevé au-dessus de terre. Le il août il écrit :
« Gomme il m'a été pénible de traverser ces solennelles et mystérieuses cérémonies du baptême sans rien ressentir de la joie que j'avais déjà éprouvée! Pourquoi? Est-ce pour essayer ma foi? 0 Seigneur, combien de temps me laisserez-vous dans la désolation? Ces joies ne reviendront-elles jamais? Ai-je donc
DÉSIRS d'une vie CONTEMPLATIVE. 165
agi d*une façon coupable? Que ferai-je pour ramener de pareilles grâces? »
Il pense à faire une neuvaine en jeûnant au pain et à l'eau pour obtenir le retour de la paix; puis il revient à des idées plus sages et il ajoute : « Le plus grand état de perfectiop est de se contenter de ne rien être. Seigneur, donnez-moi la force de ne rien vous demander qui me soit agréable. Je renonce à ce que je désirais et je m'efforcerai d'agir sans espoir de récompense. Si vous éprouvez mon âme, ne la tenez pas quitte qu'elle n'ait payé jusqu'au dernier denier. »
15 août 1844. — « Aujourd'hui est le jour de l'Assomption de la chère et bénie Marie , mère de Notre- Seigneur et Sauveur Jésus I Ohl puissé-je être trouvé digne de sa bienveillance et de son amour!
« Celui qui n'a pas trempé ses lèvres à la coupe de la douleur spirituelle n'a pas appris à vivre; une heure de profonde agonie intérieure en enseigne plus long en fait de sagesse et d'amour que la plus longue vie de bonheur.
« Lorsque je traverse en hâte les rues de la cité, il me semble découvrir, dans les figures que je rencontre , une sorte de beauté voilée, un ange, pour ainsi dire, qui m'exhorte à une vie plus pure. Ne voyons-nous pas la valeur cachée, la gloire, la beauté des autres, à mesure que la nôtre nous est révélée? Le Fils de Dieu aurait-il éprouvé le besoin de racheter l'homme s'il n'avait pas été d'une valeur incomparable? »
Isaac se met alors à caresser un rêve : entreprendre un pèlerinage à Rome. Il écrit à Henry Tho-
166 VIB DU PÈRE HECKEB.
reau pour lui proposer d'y aller ensemble et il regrette que sa proposition ne soit pas acceptée. Son idée était de travailler, de mendier, et de voyager à pied tout le long de la route jusqu'à Rome. « Je ne connais pas de moyen plus salutaire soit pour Tàme , soit pour le oorps, que de faire un tel pèlerinage à la façon du Moyen Age; de souffrir la faim, les intempéries, le froid, le chaud — tout ce qui peut molester notre corps de chair... Si Ton nous injurie, tant mieux pour nous... Je me sens d'étoffe à faire cela. J'aimerais gagner ma nourriture et mendier mon pain jusqu'à Rome, dût-il m'en coûter dix ou quinze ans de vie. » Thoreao répondit à une pareille proposition que, lui aussi, avail nourri cette chimère juvénile, mais que cela lui avait bien passé. Il était maintenant dans la retraite, désabusé de toute activité extérieure; sa vie était celle d'un brahme au fond d'un puits , ou dans un sanctuaire caché. Chose étrange, ce projet avait reçu l'approbation de M*' Mac Gloskey, avec cette restriction de ne point partir sans argent.
Ce n'était qu'un de ces caprices dont s'éprennent certaines âmes peu fixées sur leur vocation, et qui ne sont pas encore arrivées à un complet abandon d'elles-mêmes à la Providence. L'inactivité leur semble paresse, et elles prennent le mouvement inquiet qui les pousse pour l'inspiration de la sagesse divine.
Mais c'est ici qu'apparaît la beauté de la doctrine catholique : elle indique un interprète extérieur comme critérium nécessaire de l'inspiration divine. Les anciens moines avaient raison de dire que les inspirations du Saint-Esprit et l'intelligence de ces aspirations
DÉSIRS d'une vie CONTEMPLATIVE. 167
ont choses très différentes. Le P. Hecker, qui était apelé à défendre si énergiquement , auprès de ses cornatriotes protestants , cette union indispensable d'une irection extérieure avec Tappel intérieur, devait sans oute en éprouver lui-même le besoin et être Texem- »le vivant de son efficacité.
L^appel de Dieu qui l'attirait hors du monde, avait ►eau être puissant, il demeura obscur jusqu'au moaent où les conseils de M»' Mac Gloskey se trouvèrent in harmonie avec cet appel.
La lumière fut faite alors. Mais la lumière n'est pas ont, et Dieu semble avoir voulu faire sentir à son serriteur que la force, comme la lumière, vient de lui. saac, si détaché de tout naguère, se trouble :
« Je sens fortement que les joies de la famille ne ne suffisent pas , mais je ne sais ce que je pourrais îaire de bon en dehors du cercle de la famille.
« Que nos désirs soient le pressentiment de nos capacités, c'est un proverbe assez plausible, sans doute, nais n'ignorons-nous pas ce qu'elles sont? Il semble ]ue nous soyons tous inconsciemment élevés pour ]uelque fin inconnue. Je me classe parmi les êtres infortunés qui n'ont de talent déterminé pour aucune carrière. Les mots talents, génie, ne me semblent pas 'aits pour moi. Je suis sur les confins de deux moules , sentant la nécessité et n'ayant pas l'initiative de ne décider pour l'une ou l'autre sphère.
« 0 ciel I cette vie brûlante et profonde ne m'a-t- 3lle été donnée que pour en être lentement et péniblenent consumé? Toute la grandeur est dans la personne jui agit, non dans l'acte. Celui que Dieu a gratifié d'un
168 TIB Oa PiEB HECIBR.
but dans la yie peal aisément y consacrer ses mais, hélas l combien est pauvre celui don Texistence ne sert qa*à encombrer l'espace ! Qi ment pour lai que d*en être convaincu ! 0 Proi
« Être simplement ce que Dieu veut qu'on soi plus grand que d'obtenir tous les applaudissem monde. Il eiiiste cependant par le monde dei mes bons et vertueux, dont Tapprobationestc Dieu même.
« Il y a dans l'homme un instinct qui Tattû les sphères dangereuses comme la mouche flamme. C'est le désir de l'esprit intérieur ch( sa liberté. »
20 août 1844. — « Je ne sais que dire de moi- Si je m'examine à la lumière qui m'est doûné me mènerait à tout quitter. Ma conscience m' aussi. Mon moi intérieur ne jouit ni des cho monde, ni de la société qui m'entoure; et, si laisse entraîner, je sens que mon travail et mon sont mal employés. Je ne sais comment mem vie conforme à ma vie intérieure sans me sépai personnes et des choses qui m'entourent. J comme celui qui goûte un peu de tout et qi ainsi le discernement de cette manne céleste' un avant-goût de, la joie des anges. Je sens m tincts primitifs devenir chaque jour plus sensib inspirations d'en haut, de l'invisible. Je me se rapproché du monde idéal, du monde des âme citoyen du royaume intérieur du ciel. »
21 août. — « L'éducation devrait avoir pour c placer chaque âme individuellement en union
DÉSIRS d'une vie CONTEMPLATIVE. i69
Seul, rUniversel Ëducateur... U n*y a de joie pour l'homme que dans son union avec les premiers principes. »
23 août. — « Où trouverons-nous Dieu? Intérieurement.
« Comment entendrons-nous les concerts des anges ? Avec notre oreille intérieure.
« Quand sommes-nous avec Dieu? Quand nous ne nous occupons plus de nous-mêmes.
« Quand entendons-nous la musique du ciel? Quand nous faisons le silence en nous.
« Quel est Teffet du péché? Le trouble.
« Où Dieu demeure-t-il? Dans le silence.
a Qui aime Dieu? Celui qui ne sait rien et n*aime rien de lui-même.
« Qu'est-ce que la prière? La respiration de Tâme en silence.
« L'amour? Le mouvement de la volonté pure.
« La lumière ? L'ombre de l'amour.
(c La force ? La puissance de l'amour.
« Où Dieu demeure-t-il? Là où règne la paix.
« Qui ressemble le plus à Dieu? Celui qui croit le moins lui ressembler.
« Qu'est-ce qu'il y a de plus intérieur? La tranquillité.
« Qui est le plus pur? Celui qui est le plus au-dessus de la tentation.
« Qu'est-ce que l'homme personnel? L'absolue négation de Dieu.
« Qu'est-ce que Dieu? L'affirmation absolue dans l'homme.
« Qu'est-ce que savoir? Ignorer.
« Que devrions-nous désirer? Être sans désirs.
« Quelle est la plus positive réponse à Dieu? Le silence.
« Qu'est-ce qu'il y a de plus vrai? Ce qu'on ne peut prouver. »
25 août 1844. — « En silence; souffrir sans murmurer. Une soif éternelle, endurée sans être assouvie. Des désirs infinis , jamais satisfaits ; un cœur brûlant, jamais rafraîchi. Le vide et le mystère partout; ce que nous croyons atteindre s'éloignant toujours; des tourments sans relâche. Seul, abandonné de Dieu, des anges, de tout. — Les espérances évanouies, la crainte disparue ; et l'amour, mort intérieurement. Il faut que rhomme intérieur souffre tout cela et plus encore. »
28 août 1844. — « N'est-ce pas pour m'être trop adonné à la lecture et à l'étude que j'ai, pour ainsi dire, perdu mon centre de gravité? Ma situation ici distrait mon attention et je perds les délices, la connaissance intime, la douceur de ma vie intérieure. Comment y remédier? Je suis constamment appelé à des choses qui n'ont aucun attrait pour moi ; si je cherche à m'en retirer, elles restent comme un poids sur mon esprit, et je sens que ma vie intérieure s'amoindrit dans la fausse position où je me trouve.
« Les liens humains et les conditions matérielles qui m'entravent devraient être sacrifiées sans hésitation aux relations intérieures avec l'Unique, l'Esprit d'amour, dont j'ai déjà (au passé, hélas !) senti la présence.
« Un homme peut-il vivre dans le monde et suivre le Christ? Pour les autres, je l'ignore; mais pour moi,
DÉSIRS d'une vie CONTEMPLATIVE. 171
c'est impossible. Je sens de plus en plus la nécessité de quitter la société et les soins absorbants des affaires pour une retraite paisible et silencieuse qui puisse me rendre la vie que je crains de perdre. Nos intérêts matériels doivent être soumis à nos liens bumains, et nos liens bumains à nos relations spirituelles. Or, quel est celui qui fondra le tout dans une divine harmonie ?
« Comment accomplir le sacrifice qui me procurera le seul but que j'aie en vue? Trois fois j*ai quitté la maison paternelle, et chaque fois, j'y suis revenu malgré moi, du moins à ce que j'ai cru. Une dernière fois , et, je l'espère, ce sera l'épreuve finale et irrévocable. »
Il s'était remis au grec et au latin, et suivait une classe déjeunes gens confiée à un M. Owen.
« Je ne consacre pas autant de temps au travail que je le devrais et le pourrais. Je ne ferai jamais rien de bon , je n'y apporte pas tous mes efforts. Ce genre d'études m'a jeté dans une autre sphère ; je ne l'aime pas. Je redoute quelque chose sans trop savoir quoi. Dans dix ans ma destinée sera fixée, si tant est que j'en aie une. »
Disons cependant que l'ennui de voir les préoccupa tioBs de l'étude empiéter sur sa vie spirituelle ne l'em pochèrent pas de persévérer dans le travail ; il y prit même assez d'intérêt pour se mêler utilement aux discussions qui étaient soulevées dans le cours.
Pendant cette période, Isaac trouvait une grande difficulté à se préparer au sacrement de pénitence , quelque fruit qu'il en tirât. C'est peut-être là qu'il puisa le courage de se remettre à l'étude des langues , car
ses défaillances à ce sujet semblent être l'objet principal de ses confessions.
<( 11 faut que je me prépare pour la confession cette semaine , écrit-il le 5 novembre 1844. Ohl je voudrais m*accuser comme il faut ! L'homme n'est pas ce qu'il doit être tant qu'il n'arrive pas à la pureté des anges. 0 Dieu d'amour, donnez-moi votre aide et secourez ma faiblesse. De quels péchés m'accuserai-je? D'abord, — ô Seigneur, éclairez ma conscience, — il s'agit de voir mes fautes. C'est là mon plus grand péché : ne rien trouver à dire, et être si méchant.
« Chaque jour j'omets une foule de devoirs, Seigneur, donnez-moi votre esprit; que je sois humble, doux et bienveillant, en paroles et en actes. Remplissez mon cœur de votre amour. »
Il cherchait dans ce même temps à retrancher sur son sommeil tout ce qui n'était pas absolument nécessaire, et ce fut cette austérité nouvelle qu'il trouva la plus dure de toutes. Il ne se relâchait d'ailleurs sur aucune.
27 novembre 1844. — « Je suis très embarrassé pour ma nourriture; les noix, les pommes et le pain ne me semblent pas une alimentation suffisante, et je ne sais qu'y ajouter. Je ne veux rien prendre qui participe le moins du monde au règne animal. Je voudrais aussi me dispenser des mets cuits. »
Le besoin de la pénitence l'envahit ; le dernier volume de son journal est presque entièrement rempli du poignant regret de ses fautes ou plutôt de son état de péché, puisqu'aucun péché n'est spécifié. « 0 Seigneur, s'écrie-t-il , aidez-moi! Quand je ne pense pas
DÉSIRS d'une vie CONTEMPLATIVE. 173
uniquement à vous, il me semble que je pèche et que mon temps est mal employé. »
A rapproche du carême de 1845, il se propose même de restreindre à un seul repas par jour sa nourriture déjà si frugale.
Le quatrième volume de son journal, commencé en septembre 1844 et terminé en 1845, est rempli d'invocations à son ange gardien. Le jour anniversaire de sa naissance, il écrit ce qui suit:
18 Décembre 1844. — « Je m'arrête un moment et je regarde en arrière pour voir où j'en étais l'année dernière à pareille époque (incompréhensible durée I) et où j'en suis maintenant. Je n'étais pas encore aussi détaché des désirs terrestres que je le suis , du moins je Tespère en Dieu. Je sens la conviction intime que j'ai grandi spirituellement, — que je me suis transformé. Du moment présent, je ne sais qu'en dire; de l'avenir, je n'ose en parler.
« Rêves d'avenir, visions extatiques I Espoirs et désirs inexprimables qui remplissent l'âme tout entière! Gomme un ange , doux, harmonieux et pur, comme la fiancée de l'âme triomphante, parée pour les noces, je vois l'Avenir m'inviter à aller vers lui avec un clair et lumineux sourire ! Ah I disait mon âme, je te rejoindrai, car je suis en ta présence, et, Dieu aidant, je te resterai fidèle. La beauté, la grâce et l'amour qui m'attirent ne souffrent aucune comparaison 1 Avenir, éternelle et radieuse vierge, n'arriverai -je jamais à te saisir, à te presser sur mon cœur? Si je regarde en moi, je me courbe sur la douleur; mais si je lève les yeux vers toi, je me perds en toi. Ta grâce et ta beauté pas-
sent dans mon âme et je devine tout ce que tu es. Je suis fiancé à toi , je voudrais que ce fût d'une union étemelle. Mais, lorsque je regarde en moi, je te perds de vue , et je ne vois plus que les taches et les défauts de mon âme. Gomment peux-tu m*aimer? Pour Tamour de toi seul, je me fonds en toi. »
Il continue :
« Seigneur, laissez-moi parler de mes nombreux et graves péchés ; mais, hélas I dès que je veux le faire, ma bouche ne s'ouvre que pour chanter vos louanges. Je voudrais, pour Tamour de Dieu, prodiguer mon âme à tout ce qui existe... Seigneur, je suis à vous, parce que vous m'enseignez votre amour ineffable et toujours présent. »
Vers le milieu de février 1845 , Isaac Hecker fit connaître à M*^' Mac Closkey, son directeur, ses vues sur la pénitence. Elles étaient un nouveau stimulant pour abandonner le monde.
« Je demanderai à mon confesseur sMl en est pour les autres comme pour moi ; s'ils ne sentent rien de positif en eux ou autour d'eux : ni joie, ni réalité, ni émotion, ni mouvements d'aucun genre, mais seulement le sentiment profond d'une terrible et nécessaire expiation. »
Bientôt un complet abandon à la volonté divine semble avoir succédé à cette période de détresse intime et de mortification corporelle. Le 2 avril il écrit :
« La dernière fois que je vis mon confesseur, il me parla du saint ministère; l'idée m'en troubla infiniment. Je lui dis que je me mettais entièrement entre ses mains et ferais tout ce qu'il me dirait.
« Je ne tiens pas à être quelque chose ; je m'abandonne. Je crois que Dieu est avec moi et qu'il ne me délaissera pas dans l'avenir. »
La direction de M^ Mac Closkey fut extrêmement
prudente et délicate à Fégard d'une âme qui s*abdiquait ainsi. Le prélat eût désiré que le jeune Hecker entrât dans le sacerdoce séculier : c'était aussi , comme nous Tavons dit plus haut, Tavis de M"^ Hughes, qui l'engageait à aller à Saint-Sulpice , puis à Rome et i la Propagande. Toutefois, ces conseils furent donnés sans rien qui ressemblât à un ordre, et le journal n'indique pas la plus petite pression sur l'esprit du pénitent. Celui-ci ne se sentait pas appelé à la vocation de prêtre séculier. L'attrait qui le guidait vers un état de retraite était peu compatible avec la vie du prêtre de paroisse en Amérique. D'autre part , il sentait que , pour agir sur ses compatriotes , il ne devait pas s'enfermer dans l'isolement : il concluait à la nécessité d'une société sympathique qui le souttnt et le guidât dans sa vie intérieure. Il concluait à chercher ces éléments divers dans une communauté. M*' Mac Closkey Tassura que son attente ne serait pas trompée ; il consentit à ce que le jeune néophyte se dirigeât vers la vie religieuse : il tourna son attention vers la Compagnie de Jésus , lui donna à lire les vies de saint François Xavier et de saint Ignace, et lui communiqua tout ce qu'il savait de cet ordre. « Mais , dit-il plus tard , le P. Hecker n'avait aucune vocation pour enseigner les petits enfants et n'avait pas de goût pour la vie d'étude. » Par-dessus tout, il était rebuté par la certitude, s'il se faisait Jésuite , de voir ajourner pour de longues années toute activité publique.
C'est à ce moment qu'un de ses amis l'avertit qu'un prêtre allemand demandait à le voir. C'était un des Pères Rédemptoristes nouvellement établis dans la
ville. Ce prôtre, dont le nom n'est pas cité, voulut entreprendre la direction d*Isaac et le pressa beaucoup de faire une retraite spirituelle dans le but de décider sa vocation. « Il est très zélé, — trop , me semble-t-il, » dit le journal. Et la réponse dlsaac fut un refus; il ne voulait sous aucun prétexte changer de directeur. « Je tâche de suivre les avis de mon directeur spirituel, sans quoi j'aurais peur de moi-môme ; je lui fais connaître toutes mes difficultés, mes péchés, mes tentations. »
Le jour de la Trinité , il fut confirmé avec son frère Georges, dont la conversion est ici pour la première fois mentionnée. Ce fut le seul membre de sa famille qui se fit catholique.
L'incident que nous venons de rapporter n'empêcha pas Isaac de visiter fréquemment la maison des Rédemptoristes : il y trouvait une atmosphère de pauvreté et de piété qui l'attirait. Ses relations devinrent spécialement intimes avec le P. Rumpler, recteur de la maison, homme instruit, capable et versé dans les voies intérieures; Isaac resta lié avec lui jusqu'à la mort. Plus encore que cette amitié , une circonstance toute providentielle devait mettre fin à tant de tergiversations; ce fut la rencontre de deux jeunes Américains qui venaient d'entrer chez les Rédemptoristes.
Gomme Isaac, c'étaient deux convertis, et des plus fervents; mais, contrairement à lui, ils sortaient de l'Ëgliseépiscopale.Glarence Walworth, fils d'un chancelier de l'État de New- York, était gradué du collège de r Union; il avait étudié le droit à Albany, avait exercé la profession d'avocat quelque temps et était devenu
ministre; après trois ans passas au séminaire épiscopalien, il se fit catholique. James Mac Master était Pensylvanien d'origine ; son nom est devenu familier au public américain comme éditeur du Freeman's Journal. Le zèle militant qui Ta rendu célèbre parmi les car tholiques était déjà en germe dans le grand et maigre jeune homme, encore catéchumène , mais comme enivré du vin nouveau de la ferveur catholique.
M. Walworth était converti depuis peu; M. Mac Master fit son abjuration chez les Hédemptoristes , en présence de ses deux jeunes amis. A genoux devant Tautel, lisant pieusement sa profession de foi , son cierge à la main, il mit le feu accidentellement aux cheveux de l'officiant et comme on lui disait en plaisantant : « Monsieur Mac Master, vous commencez bien, vous enflammez un prêtre. — Ohl répondit-il, ce sera bien du malheur si je n'enflamme que lui. » Les deux nouveaux amis dlsaac demandèrent à entrer au noviciat des Rédemptoristes et y furent admis. Cela entraînait alors un voyage en Europe, car la congrégation ne possédait pas encore de noviciat en Amérique.
Un vendredi, Tun des derniers jours de juillet, Isaac fut informé par le P. Rumpler que le lendemain soir Walworth et Mac Master feraient voile vers la Belgique. « Je me décidai à les accompagner, raconta plus tard le P. Hecker. Le P. Rumpler, sans dire non, était perplexe. Il me fallut d'abord me présenter au provincial, le P. de Held, qui était à Baltimore. J'arrivai à Baltimore à quatre heures du matin, après avoir voyagé toute la nuit. Le P. de Held me regarda, et dit qu'il lui fallait du temps pour réfléchir.
Je lui expliquai que le départ des autres était pour le jour môme. Il ordonna au frère Michel de me donner une tasse de café, et à moi, d'entendre sa messe. Je l'entendis, après quoi il m'examina un peu, — me demanda de lire un passage de V Imitation, en latin, ce que je fis. Il me donna enfin son consentement et je sautai dans le train de huit heures et demie. Georges avait fait ma malle , et je m'embarquai le soir môme avec les autres. »
Le pittoresque du groupe ne perdit rien à l'adjonction d'Isaac Hecker, dont l'impétueuse envolée à Baltimore , bien inattendue de la part d'un contemplatif, était pourtant d'accord avec une nature aussi énergique. Une personne qui le vit en ce temps-là dit qu'il avait bien l'attitude d'un transcendantaliste , sans en excepter les cheveux longs flottant sur le cou.
Le vaisseau était américain , en partance pour Londres; il s'appelait Argo, Le voyage fut heureux, vingtcinq jours seulement de durée, un ciel pur, une mer calme et des vents favorables. Les cabines de nos trois voyageurs étaient de seconde classe, et cela était pour leur plaire, car ils aimaient déjà la pauvreté. La traversée d'Isaac fut payée par ses frères ; eux et leur mère le munirent de toute sorte de douceurs dont naturellement il fit jouir les autres.
Les jeunes pèlerins nageaient dans la joie comme s'ils allaient au-devant d'un riche héritage, ce qui était vrai dans le sens spirituel. C'était leur premier voyage dans le vieux Monde et tout les intéressait. Ils se mi* rent au mieux avec l'équipage, composé presque exclu^ sivement de matelots Yankees, avec lesquels; à part
leur manque de religion, ils se trouvaient plusd'un< affinité. Isaac, plus que ses compagnons, était disposa à chercher des distractions parmi les passagers. Ui jour, le P. Walworth conseillait au jeune Hacker d'ôtw un peu plus réservé vis-à-vis de Téquipage, et, conmv l'autre lui en demandait la raison : « Vous n'aimeriei pas vous agenouiller par terre et embrasser le pon devant tous ces matelots , dit Walworth. — Pourquo pas? » lui fut-il répondu. <( Faites-le donc. » Et aussitôt Isaac se précipita sur le pont et Tembrassa en toat< simplicité.
Bien des sujets intéressants occupaient les loisirs de: trois amis. Isaac préférait ceux qui se rattachaient au] questions philosophiques et sociales ; ses compagnon! s'absorbaient dans le mouvement de propagande pt la presse et par ses différents promoteurs. Isaac étai arrivé à TÉglise par le chemin de la philosophie et an la vie intérieure et les autres par celui de Thistoire e de TÉcriture. Walworth et Mac Master pouvaient doiM profiter des vues originales d'Isaac sur les principes, e! lui-même avait besoin de se faire initiera leur connaissanceplus approfondie de l'intégrité et de Torganisatioi de FÉglise. Tous trois avaient beaucoup à conjecturer sur leur avenir de religieux, car aucun membw de Tordre ne les accompagnait.
Isaac était fort arriéré pour tout ce qui regardait les formes traditionnelles de piété. Les autres, depuis longtemps familiarisés avec les habitudes catholiques, lui apprirent à réciter le rosaire , ainsi que d'autres pra* tiques communes qu'il adopta avec ce cœur d'enfani gui le caractérisait.
Le vaisseau , nous Tavons dit , était à destination de Londres; mais nos jeunes impatients se firent débarquer à Portsmouth par une mer démontée. Après avoir été rudement secoués, ils mirent allègrement pied à terre et prirent le train pour Londres ; Isaac était au comble de la joie d* approcher du lieu de retraite et de prières, objet de ses désirs.
Mac Master voulut aller voir Newman à Littlemore (1). Il fut reçu avec une grande bonté. Le grand homme le questionna longuement sur la tendance des esprits en Amérique et s'intéressa spécialement à la mort récente d'Arthur Carey, membre influent du mouvement épiscopalien à New-York.
Les compagnons de Mac Master étaient descendus dans une modeste auberge; ils se refusèrent à toute excursion, et n'attendirent pas son retour d'Oxford ; lorsque le bateau partit pour Anvers , ils allèrent à Polkstone et y prirent passage. Ils débarquèrent le lendemain matin, et, munis d'une lettre du P. Rumpler pour une dame Marchand , grande amie de la congrégation, ils allèrent droit à l'église la plus proche pour s'enquérir de son adresse. Ils tombèrent sur l'église des Jésuites, et l'un des Pères eut la bonté de les conduire chez la dame en question. Elle se montra enchantée cJe les recevoir, leur servit un succulent dîner, mais le oui et le non de l'Écriture, ou plutôt jaA, jah, nein, nein, fut leur unique conversation avec la bonne dame ; Ciar c'était en vain que le jeune Walworth savait le fran-
(1) Littlemore, où Newman vécut plusieurs années dans la re* t^raite avant de se convertir, est un petit village tout voisin d'Ox Cord.
182 VIE DU PÈRE fiBGKER.
çais et Isaac rallemand : elle n'entendait que le flamand. Après avoir visité le fameux tableau de Rubens, la Descente de croix, ils reprirent leur voyage. Les distances ne sont pas grandes en Belgique; avant la nuit ils furent à Saint-Trond, petite ville située à trente-cinq milles au sud-ouest d'Anvers, et à vingt milles de Liège. Mac Master vint les y rejoindre , et leur noviciat commença. Isaac Hecker avait alors vingt-cinq ans et neuf mois.