CHAPITRE XVI
Le tt^re Hecker
Le noviciat Rédemptoriste à Saint-Trond, aussi bien que la maison des études à Wittem en Hollande, avait été fondé par les disciples immédiats de saint Clément Holzbauer. Ce grand serviteur de Dieu avait introduit la congrégation du Très-Saint Rédempteur en Autriche et dans quelques autres parties de TAllemagne, bon nombre d'années avant Fépoque qui nous occupe. Saint lui-même, et gratifié des merveilleux dons de Tapostolat, il était digne du titre de second fondateur de Tordre de saint Alphonse de Liguoii. Saint Clément était le fils d*un paysan de la Moravie : dans sa jeunesse, il avait été boulanger. Saint Alphonse vivait encore lorsque Clément, en pèlerinage à Rome, fut enrôlé dans le noviciat des Rédemptoristes. Cet événement fut heureux pour l'avenir de toute la communauté , puisque Tapostolat de Clément propagea Tordre parmi les nations du Nord , en lui communiquant son caractère actuel de discipline allemande, tandis que, dans son pays d'origine, Tordre ne s'est jamais complètement relevé des désastres qui l'ont affligé du vivant même de son fondateur.
En Allemagne et dans les Pays-Bas , les enfants de saint Alphonse et de saint Clément étaient les prédicateurs les plus remarquables de TÉglise. Leur vocation les appelait à donner des missions, exercices spirituels d*une semaine à un mois de durée , aux ûdèles de toutes les nations catholiques d'Europe, sans eh excepter la France. Un renom justifié les faisait regarder comme les premiers prédicateurs de la pénitence et de Tamour du Rédempteur pour les âmes.
Saint-Trond était leur noviciat dans la province de Belgique, laquelle embrassait la Belgique et la Hollande, ainsi que les couvents nouvellement établis en Angleterre et en Amérique. Le provincial était ce P. de Held que nous avons vu à Baltimore , occupé à rinspection des maisons américaines. Autrichien de naissance, de noble prestance, d'une haute spiritualité et missionnaire accompli, le P. Hecker Ta beaucoup connu et l'a toujours compté parmi ceux qui le comprenaient et encourageaient ses aspirations.
Le couvent de Saint-Trond était situé dans une rue étroite de cette bizarre petite ville , si étroite qu'on croyait presque , en étendant les bras , en pouvoir toucher les deux murailles. C'était une ancienne et solide construction élevée dans la première partie du quinzième siècle par sainte Colette pour ses pauvres Clarisses, et bien conforme dans son aspect à l'idée du dénûment religieux. Ce n'était pas beau comme architecture, mais curieux et intéressant. Isaac écrit à sa famille que la maison est très spacieuse ; un long corridor donne accès à toutes les cellules. Elle avoi-
sine une église ouverte au public et desservie par les Pères; une fenêtre de la chapelle du couvent plonge dans le sanctuaire; un jardin de trois ou quatre acres est attenant à la maison.
Le pays d'alentour est le vrai paysage flamand : plat, fertile, parsemé de fermes et très bien cultivé. La population est entièrement catholique, la ville est ancienne et a eu dans son temps une certaine importance militaire. Nos jeunes novices se promenèrent souvent sur les vieux remparts. Dans le voisinage, on retrouve des ruines d'avant Tère chrétienne; tout auprès, une des tours rondes, attribuées à César, ainsi que les vestiges d'une ancienne cité qui portait le nom de Léo. De vieilles églises et de curieux monastères arrêtaient l'attention des novices dans leurs longues promenades à travers la campagne.
Tous ces restes de l'antiquité plaisaient d'autant plus à nos Américains qu'au pays natal, les forêts, les rivières et les collines éternelles sont seules à représenter le passé. Outre vingt novices, il y avait à Saint- Trond dix ou douze Pères, desservants de l'église ou employés aux missions, et la plus grande partie étaient Belges et Hollandais, le reste, Allemands. On y parlait habituellement le français, quelquefois le latin. Ce fut une difficulté de plus pour le frère Hecker, comme nous l'appellerons désormais, car il ne savait pas assez de latin pour le parler. 11 s'y mit résolument; comme le disait un de ses compagnons, il l'apprit en trois temps, et, comme il ne craignait ni de commettre des fautes, ni de faire rire à ses dépens, il fut bientôt capable de le parler facilement. Sou lY^\îi.^%.vîk
resta cependant toujours défectueux, et lorsque venait son tour de lire au réfectoire, il fut l'occasion de plus d'un fou rire.
Tons les nouveaux venus revêtirent Thabit des Rédemptoristes environ trois semaines après leur arrivée, en septembre 4845 : « Vous ne pouvez vous figurer ma joie d'être ici, écrit -il à sa mère. Depuis trois jours, mon àme est remplie de bonheur. Je me sens comme transporté dans un monde meilleur, plus beau et plus pur. » 11 ajoute qu'il a attendu quinze jours pour écrire, afin de reconnaître la place ; et, après avoir témoigné une grande satisfaction de ce qu'il y découvrait , il remplit le reste de la lettre d'arguments en faveur du catholicisme et d'exhortations aux siens pour s'y joindre. C'est le thème des dix lettres envoyées du noviciat de Saint-Trond à sa famille , à l'exception d'une seule, écrite à sa mère, et consacrée à la description détaillée de la règle de vie du noviciat.
« La première cloche, lui dit-il, sonne à quatre heures et demie du matin, et la dernière, à neuf heures et demie du soir. Le temps est partagé entre des exercices de dévotion , seul et en commun , comprenant la messe, la méditation, la récitation de l'office, l'étude de la règle, les conférences, les lectures spirituelles, etc.. Le silence n'est interrompu qu'une heure après dîner et autant après souper. On prend Tair environ une heure chaque jour, et l'on fait une longue promenade une fois par semaine et les jours fériés. Tous les jeudis, et les fêtes les plus importantes de l'année, sont jours de congé; le silence n'est alors oLservé qu'une partie de la journée, et toutes les récréa-
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lions sont permises. Tous les vendredis sont jours de silence complet et de dévotions particulières. »
La lettre omet la discipline ou flagellation que Ton recevait deux fois la semaine. Elle se termine ainsi : « La durée du noviciat est d'un an, son objet est d'éprouver notre vocation et de former le caractère religieux. Les exercices peuvent vous sembler trop nombreux ; pour nous il en est tout autrement; leur changement fréquent prévient la monotonie et la diversité leur donne de l'agrément. Le temps passe sans qu'on s'en doute , et nous goûtons la joie d'une conscience pure , d'un cœur sans tache. »
Le maître des novices se trouva fort embarrassé au sujet de ses trois Américains. Le frère Mac Master fut vite compris : caractère franc, impulsif et démonstratif, sa bannière était toujours déployée, et son plan de campagne, connu d'avance. Mais les deux autrei demandaient à être étudiés, et le frère Hecker, en particulier, était un cas curieux; tous deux cependant, joyeux, obéissants, sérieux et pleins de courage. Le maître des novices était importuné de leurs perpé tuelles questions : « Pourquoi telle chose est-elle permise? Pourquoi telle autre est-elle défendue? » si bien que Walworth en conserva le sobriquet de frère Pourquoi. Quant au frère Hecker, tout en manifestant la même disposition, il portait volontiers la conversation sur des sujets philosophiques, plongeant dans les profondeurs les plus obscures de la métaphysique et de l'éthique, se servant de termes peu familiers à des oreilles strictement orthodoxes, et exhibant une hardiesse d'idées que les catholiques ne concèdent gé-
néralement qu*aux théologiens les plus consommés.
Au demeurant, le Maître des novices se déclarait satisfait; cependant nous le verrons encore tâtonner dans sa direction du P. Hecker. Quand vint le 4 juillet, ayant appris que c'était le grand anniversaire américain, il fit venir les trois étrangers et leur dit : a Comment célébrez- vous votre fôte nationale chez vous? — En tirant des pétards, » dirent- ils tous d'une voix. Ceci étant hors de question, ainsi que la grande parade militaire immédiatement suggérée par eux pour remplacer les pétards, les frères Walworlh et Hecker s'écrièrent simultanément : « Du pain d'épices ! » On leur répondit : « Prenez tout ce qu'il vous faut. Partez pour une grande promenade et passez la journée ensemble. >'
Ils s'en allèrent donc errer parmi les ruines des anciens camps romains et là s'adressèrent mutuellement de longs discours en l'honneur du quatre juillet, fête de leur grande et jeune république. Ceux qui ont été novices eux-mêmes ne s'étonneront guère de la franche gaieté et des manifestations plutôt naïves de ces trois virils caractères.
L'esprit d'Isaac n'était gêné en rien par la régularité des exercices du noviciat; il s'en acquittait aisément et bien. Il parut à ses compagnons ce qu'il était réellement, et ce qu'il dit de lui-même dans ses lettres à New- York : un novice joyeux et satisfait. Une fois cependant, une promenade avec Walworth amena les jeunes gens à visiter une maison de Récollets Franciscains de la stricte observance; ses compagnons et lui furent très frappés par cette charmante pauvreté que
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le saint homme d'Assise a léguée à ses enfants. Ils se demandèrent Tun à Tautre s'ils ne s'étaient pas trompés. Cette question ne fit que leur traverser l'esprit.
Le P. Othmann, maître des novices, était de l'aveii de tous digne de ses fonctions; il était à lui seul le noviciat tout entier. Ses austérités , et elles n'étaient pas petites, ses longues et fréquentes prières, son entier détachement du monde, toutes ces qualités d'une grande âme dont il donnait l'exemple, étaient par lui sagement appliquées à chacun et appropriées aux besoins de tous. Il se connaissait en caractères, et savait varier avec intelligence l'application des pratiques religieuses au tempérament et aux dons spirituels de chacun. Sous sa direction, le danger de formalisme qu'on supposerait facilement résulter d'une sorte de pieuse routine, était écarté ; il dirigeait ses instructions principalement sur le chapitre des fautes, de manière à maintenir, dans l'âme des novices , la fraîcheur incessamment renouvelée de l'initiative individuelle. Son modèle , après saint Alphonse , était saint François de Sales. Il suivait constamment sa doctrine et ses méthodes et le citait souvent. Le frère Hecker se montra un fervent disciple du P. Othmann et lui dut beaucoup. Ce dernier regardait la Providence comme la grande distributrice des mortifications. Il n'avait pas d'objections contre les exercices spirituels choisis par chacun, mais il ne les encourageait pas positivement. Il apprenait à ses jeunes gens que les pratiques traditionnelles de dévotion telles qu'elles existent dans la règle du noviciat, sont faites pour mater la nature et rendre les âmes aussi souples à la direclion
divine dans la vie intérieure que soumises aux ordres de Dieu dans les événements extérieurs.
Lorsqulsaac Hecker se présenta comme novice, il prit son rang parmi ceux qui en étaient encore à épeler Talphabet de la vie spirituelle , tandis que depuis bien des mois déjà son âme était à un degré rare en commerce intime avec TEsprit de Dieu. Ceci ne pouvait manquer d'arriver à la connaissance du P. Othmann, et, joint aux autres singularités de son novice, demandait de sa part le traitement le plus habile. « Le P. Othmann, mon maître des novices, disait plus tard le P. Hecker, avait le droit d'être perplexe à mon sujet; aussi m'étudia-t-il de plus près que les autres. » Peu à peu il lui imposa l'épreuve infaillible de la vraie spiritualité, celle de l'obéissance et de l'humiliation, d'autant plus efficace dans ce cas qu'elle s'appliquait à une grande indépendance de caractère unie à une extrême sensibilité.
Telle avait été l'austérité de la vie du jeune novice, qu'il fallut s'ingénier pour lui infliger une mortification qui ne fût pas déjà émoussée chez lui par un usage fréquent. En sondant l'intérieur de l'âme, le directeur devait y découvrir les endroits tendres où le glaive pouvait pénétrer jusqu'aux moelles. Il est plus que probable qu'il se méprit sur le P. Hecker, et le soupçonna longtemps d'être sujet aux illusions. Pendant quelques mois du moins il le traita , dans la confession hebdomadaire, avec la dernière rigueur, jetant ainsi son esprit dans une agonie indescriptible. Bien des années après, et peu avant sa mort, le P. Hecker nous dit : « Tandis qu'agenouillé parmi les novices à
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la porte d6 la chambre du P. Othmann , j'attendais mon tour de confession, j'ai souvent supplié Dieu de bien vouloir me faire mourir avant d'entrer, la sévérité du maître des novices ayant fait pour moi de la confession la plus terrible des épreuves. » Cependant la victime était avide de sacrifice , quand le couteau n'était pas actuellement levé sur elle. « Je suppliai le maître des novices, dit-il dans une autre occasion, de m'épier soigneusement et, s'il me voyait m'attacher à quelque chose, de contrarier mon inclination; je ne connaissais pas d'autres moyens de surmonter ma nature. Il me prit au mot. Par exemple, une fois par semaine on nous accordait une longue promenade qui était pour nous une récréation et une nécessité. J'en jouissais plus que personne; aussi^ quelquefois, lorsque nous allions nous mettre en route et que je bondissais d'avance du plaisir attendu, le P. Othmann m'arrêtait court, me disant : « Frère Hecker, vous resterez à la maison, et, au « lieudevouspromener,jevouspriedelaverrescalier ». Gela me tuait à moitié, tant étaient violents mon désappointement, mon chagrin et mon humiliation. »
Conjointement à ces épreuves extérieures survint une recrudescence de phénomènes intérieurs bien étranges. « Pendant mon noviciat, disait-il en 1885, je fus poursuivi par la grâce d'une manière qui me semblait irrésistible. Une de ces impulsions était de vaincre ma tendance au sommeil. Je couchais sur un banc ou sur le parquet. Au bout de peu de temps je pus réduire mon sommeil à cinq heures et souvent à trois seulement sur vingt-quatre. Le P. Othmann ne me défendit pas de suivre ces mouvements de la grâce dès qu'il fut
convaincu de leur force presque impérative. Cependant je vois maintenant que de telles pratiques étaient, en un sens, mal entendues. Elles ont nécessairement consumé, en partie, la vitalité que je pourrais maintenant, si je l'avais encore, employer plus utilement au service de Dieu. Mais comment aurais -je pu résister? »
La fin de cette période d^humiliations coïncide avec la fin de son noviciat. « Un jour qu'après la communion je faisais ma demi-heure d'action de grâces dans ma chambre, le P. Othmann entra et m'examina sur mon état d'oraison. Or, je venais justement d'en arriver à l'élat de prière passive : je ne faisais rien. Un autre faisait tout dans ma prière. A partir de ce jour, le maître des novices, après m' avoir foulé aux pieds, me mit sur le pinacle. Peut-être ne méritais-je ni l'un ni l'autre. »
Dans une autre occasion il raconte comment ce changement dans la prière s'était opéré : « J'étais à genoux un jour après la communion faisant mon action de grâces, quand tout à coup Dieu m'arrête et m'intime de ne plus prier ainsi : « Cessez, dit-il, votre « activité, je n'ai que faire de vos paroles quand je « possède votre volonté. C'est moi qui dois agir et non « pas vous. Mon action en vous est plus importante « que vos remerciements. Je cesse d'agir quand vous « commencez et je commence à agir quand vous cessez. « Restez sans mouvement, tranquille; écoutez. Lais- M sez-moi agir. Abandonnez-vous à moi et je me char- « gérai de vous. »
Du moment où le P. Othmann reconnut clairement
en Isaac la direction immédiate de Dieu, il le prit en grande estime et lui témoigna une confiance illimitée.
Ce laborieux noviciat touchait à sa fin : Le 26 août 1846, Isaac écrit à sa mère : « Je n'ai plus que huit semaines jusqu'au jour de ma profession. Oh! je voudrais que dans huit minutes, dans huit secondes , il me fût permis , par la grâce et la faveur de Dieu, de consacrer mon être et mon existence à son service. Un million de mondes entassés les uns par-dessus les autres ne me feraient pas trahir ma vocation. »
Le jour de la fête de sainte Thérèse , les deux novices américains , Walvorth et Hecker, firent profession et devinrent membres de la congrégation du très saint Rédempteur. Le jeune Mac Master avait dû, à son grand regret, renoncer à poursuivre son noviciat. Le matin même de ce jour, le P. Hecker écrit à sa mère : « Chère mère, dans une demi-heure je retournerai à la chapelle pour consacrer à jamais tout mon être à Dieu et à son service. Quelle paix I Quel bonheur est mon partage î Vivre uniquement pour son amour, tout aimer pour lamour de lui , dans son amour et avec son amour 1 » Après la cérémonie , il écrit à son frère John : « Aujourd'hui, par une grâce spéciale de Dieu, j ai fait les saints vœux de la religion catholique , vœux d'obéissance, de pauvreté, de chasteté, de persévérance finale. Ces vœux me lient à la congrégation et pour toute la durée de ma vie. Que Dieu soit bénil Ma vocation est une fois pour toutes fermement fixée. Pendant l'année de mon noviciat je n'ai pas eu une tentation contre ma
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vocation ni aucun désir de rentrer dans le monde. Gomme vous étiez incertain si je reviendrais ou non, je suppose que vous avez laissé mon nom figurer à côté du vôtre dans la raison commerciale ; maintenant que la séparation est définitive , ne vaudrait-il pas mieux dissoudre Tassociation afin qu'aucune difficulté ne s'élève jamais entre nous? Je laisse ceci à votre discernement. Quant à moi , mes chers frères John et Georges , par rapport aux affaires de notre commerce, vous pouvez me regarder comme n*y ayant jamais été intéressé et n'y ayant jamais eu aucun titre ni aucun droit. Je suis simplement votre cher frère Isaac qui vous aime de tout son cœur. Soyez sûrs que jamais cette affection ne diminuera. Ma conduite reste ouverte à vos investigations, aux vôtres surtout, cher John, comme étant l'aîné des trois, et je compte que votre sincère aff'ection ne laissera jamais passer, sans la relever, toute action ou toute parole de ma part qui pourrait le moins du monde vous déplaire.
« Mon amour, ma reconnaissance et mes prières à tous et pour tous. Rappelez-moi à tous nos amis.
« Votre frère,
« ISAAG. »
« J'ai oublié de vous dire de donner tous mes effets aux pauvres, si vous ne l'avez déjà fait. »